MAGHREB
16/12/2015 13h:59 CET | Actualisé 01/05/2016 11h:57 CET

Tunisie: Près de 1.000 naissances hors mariage en 2014, un chemin semé d'embuches pour les mères célibataires

FAMILLE - 862 naissances hors mariages ont été recensées en 2014, "elles seraient plus", d'après Rim Brahmi, directrice au ministère des Affaires sociales.

Cette statistique a été annoncée, mercredi lors d'une conférence de presse intitulée "Pour une meilleure insertion sociale et professionnelle des mères célibataires au Maghreb", organisée par Santé Sud, une ONG internationale de formation et d'accompagnement de projets. Santé Sud travaille à l'amélioration de la santé des plus vulnérables en collaboration avec des partenaires locaux.

La représentante du ministère des Affaires sociales détaille les résultats des dernières statistiques: Plus de la moitié d'entre elles sont âgées de 19 à 25 ans, d'un niveau scolaire moyen (1er et 2 ème cycle de la secondaire) et ne travaillant pas.

En absence de chiffres fiables et d'un suivi constant du parcours de ces mères, comme le reconnait les différents représentants des ministères présents dans la conférence, les ONG ont pris la relève en la matière. Ainsi, Santé sud, a mené une enquête de terrain sur le trajectoire des mères célibataires dans tout le Maghreb.

Le résultat de l’enquête a été présenté sous forme d'un recueil intitulé "Mères célibataires au Maghreb: Défense des droits et inclusion sociale".

Quel est le profil en général de la mère célibataire tunisienne? "Elle est souvent jeune, parfois mineure. Elle est née dans des familles de paysans ou d'ouvriers, déchirées par les difficultés , voire éclatées. Elle a franchi le pas de la relation sexuelle, peut-être entraînée, souvent par amour. Son partenaire a éventuellement partagé ce sentiment. Mais sous la pression d'une société qui condamne fortement un acte contraire à ces certitudes éthiques et religieuses, l'homme a adopté une stratégie de la fuite, ne reconnaissant ni femme, ni enfant, comme ils le font dans l'écrasante majorité des cas", peut-on lire dans ce recueil.

Pourquoi elles n'ont pas eu recours à l'avortement?

En Tunisie, l'avortement est légalisé depuis 1973, "mais l'offre publique de services d'avortement est en train de baisser, selon une étude récente réalisée par l’Association tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD)", relève l’enquête de Santé Sud.

L'appel aux services publiques est ainsi "le dernier recours" pour ces femmes "qui n'osent pas s'y rendre sans avoir l'âge ou l'allure d'être mariées".

Plus alarmant encore, "des attitudes stigmatisantes à l'égard des femmes accueillies seraient de plus en plus fréquentes de la part d'agents de l'Office national de la famille et de la population (ONFP) et des hôpitaux publics... Certains fonctionnaires leur imposeraient des démarches administratives inutiles dans le but de leur faire dépasser le délai légal de l'avortement (jusqu'a 3 mois de grossesse), alerte Santé Sud.

Rebeh Chérif, représentante du ministère de la femme a regretté ces dépassements. Elle a mentionné notamment que certaines, parfois des étudiantes, se rendent compte qu'elles sont enceintes que tardivement.

"On manque d’éducation sexuelle à ce niveau, les filles ne savent pas comment fonctionne leur corps. On doit briser ce tabou autour de la sexualité afin d'éviter la grossesse ou pouvoir avorter à temps", a-t-elle insisté.

La disparité entre les régions concernant l'accès aux moyens contraceptifs ou à l'avortement est inquiétante, note Rebeh Chérif:

"être à Sidi Bouzid ou à Siliana est beaucoup plus difficile pour ces femmes enceintes", a-t-elle signalé.

L'après accouchement: Le parcours de combattante

Dès l'accouchement, une assistante sociale se présente à la mère pour l'accompagner dans les démarches nécessaires à suivre. La police judiciaire se présente aussi à la maternité en application de la loi n°57 de 1998, modifiée en 2003 sur le nom patronymique qui donne droit aux enfants abandonnés ou de filiation inconnue à une identité complète.

Légalement, la mère a le droit de ne pas révéler l'identité du père si elle le souhaite, cependant "ce choix ne lui est pas donné en pratique par le système tunisien, qui fait le forcing, en lançant systématiquement à l’hôpital public une enquête de la police judiciaire", révèle le recueil. Interrogée par l'ONG sur cette pratique, la juriste Monia Ben Jémia note que "cela expose les mères ainsi que les enfants aux représailles, menaces et violences du père biologique".

En l'absence d'un programme national ciblant ces femmes, les mères célibataires se trouvent livrées à elles-mêmes, a regretté Hayfa Ben Miloud, coordinatrice régionale du projet Santé Sud.

Rim Brahmi, du ministère des Affaires sociales et Besma Arfa, représentante du ministère de la Femme et de la Famille ont reconnu l'existence de ces lacunes, annonçant qu'il y aura bientôt une stratégie nationale interministérielle visant les mères célibataires.

"On n'a pas un plan en direction des mères célibataires, elles sont ainsi répertoriées dans la case des cas dits 'sociaux'. Les structures d'hébergements qu'on offre à ces femmes qui fuient leur famille sont provisoires (2 à 3 mois). Elles n'ont droit qu'à une carte de soin, et une pension de 150 à 250 dinars, auxquels ont le droit les familles défavorisées en Tunisie", avoue Rim Brahmi.

Elle explique également ce manque de suivi par la mobilité de ces femmes qui "empêcherait un suivi régulier de la part des ministères".

Afin de pallier à l'absence d'accompagnement des structures publiques, les associations ont pris la place de l'État, relève l’enquête de Santé Sud qui a mis en place avec le réseau Amen Tunisie un projet qui vise à promouvoir l'accès aux droits fondamentaux des mères célibataires en renforçant leur insertion sociale et professionnelle à travers des programmes de financement de projets, alphabétisation ou la médiation familiale.

"Malheureusement beaucoup reste à faire, ces femmes font face à la violence de leur famille, de la société et de l'État. Mises au banc de la société, elles ont du mal à joindre les deux bouts sur tous les niveaux", déplore Hayfa Ben Miloud.

"Pire elles ont intégré cette violence, une femme sur deux trouve que la violence à leur égard est normale. Elles disent d'elles-mêmes qu'elles ont péché, qu'elles forment des cas sociaux", conclut-elle.

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