MAGHREB
14/12/2015 13h:05 CET

Tunisie: "L'avantage d'un Think Tank est d'être plus libre dans la réflexion" que dans un parti politique affirment les fondateurs de 'Joussour'

Nacer Talel pour HuffPost Maghreb

Joussour ("Ponts"), "Think Tank indépendant spécialisé dans l’élaboration de politiques publiques et focalisé sur les aspects stratégiques de la Tunisie nouvelle", est un nouveau-né dans le paysage associatif tunisien.

Depuis la révolution de 2011, de nombreux Think Tanks ont émergé en Tunisie. Spécialisés dans différents domaines à l'instar de la sécurité, de l'économie, de la culture ou encore de la religion, "Joussour" vient compléter cette liste.

Créé par 20 membres fondateurs aux profils différents et aux sensibilités politiques différentes, "Joussour" se veut être "un espace de réflexion spécialisé en matière de politiques publiques", affirme Khayam Turki, président du Think Tank, au HuffPost Tunsie.

Cette spécificité de "Joussour" vient d'un constat. Les dernières années du bourguibisme et les années de dictatures de Ben Ali, ont empêché un renouvellement de la pensée politique.

"La réflexion en matière de politiques publiques s'est arrêtée dans les années 1970-1980. La révolution n'a pas laissé le temps de renouveler la pensée politique. On avait une occasion de le faire pendant la Constituante mais cela ne s'est pas fait", affirme Khayam Turki.

Si l'action politique nécessaire après la révolution a suivi, cela n'a pas forcément été le cas de la réflexion politique.

"Dans le climat politique post-révolution, la réflexion politique au sein des partis était limitée à cause des conflits partisans mais aussi au sein des partis", affirme Sana Karray, membre fondateur du Think Tank.

Et pour cause, les partis politiques ne sont pas des espaces de réflexion, c'est pourquoi "ils n'intéressent pas les jeunes". "Ils sont plus occupés à essayer de régler leurs problèmes internes", renchérit Sana Karray.

C'est sur ces jeunes et leur diversité que "Joussour" souhaite s'appuyer. Pour les fondateurs du Think Tank, un grand nombre de jeunes ne se sentent pas représentés et se sentent exclus de la réflexion politique.

"Nous ne somme pas dans l'allergie et l'exclusion. Nous voulons faire participer les différentes sensibilités à la rédaction de nos publications", affirme Khayam Turki."

Ces publications ont été faites en amont de la communication sur le Think Tank, et ce pour une raison bien précise: Un Think Tank, c'est 50% de contenu et 50% de communication, admettent les deux membres fondateurs de Joussour. C'est pourquoi un travail en amont a été effectué avant de communiquer son existence.

Ce contenu cible un large public. "Les institutions politiques au pouvoir, les partis politiques, les personnalités politiques, la société civile dans les politiques publiques (UGTT, UTICA...) mais aussi les médias" sont autant de cibles afin d' "ouvrir les débats".

"On n'impose pas nos réflexions, on essaye de convaincre et d'influencer selon nos valeurs fondatrices", affirme Sana Karray.

Ces valeurs fondatrices s'articulent autour d'une idée qui se traduit dans l'organisation même du Think Tank: "L'idée de Joussour est de valoriser un socle commun malgré nos différences", affirme Sana Karray, avant d'ajouter: "Les 20 fondateurs ont d'ailleurs des profils différents, des sensibilités politiques différentes... mais partagent un socle commun d'idées à valoriser".

"Joussour" est ce qu'on pourrait vulgairement appeler une rampe de lancement des politiques publiques à l'adresse du monde politique dans son sens large. Dans la pratique, le travail des 20 membres fondateurs n'est pas d'imposer une idéologie ou une vision unique de ce que devrait être la Tunisie de demain, mais de s'appuyer sur "un esprit de dialogue et de consensus".

Ce qui distingue "Joussour" des autres Think Tanks selon ses fondateurs, et indépendamment de sa spécialisation dans les politiques publiques, c'est son côté professionnel, le Think Tank employant cinq salariés à plein temps. Le financement de l'organisation se fait à partir de "contributeurs" exclusivement tunisiens ne provenant pas de partis politiques, assure M. Turki.

Dans la pratique, "les 20 fondateurs, qui sont de sensibilités différentes, ne sont là que pour encadrer les experts. On traduit les expertises des professionnels en discussions afin d'aboutir à des politiques publiques", affirme Khayam Turki.

Des publications de "Joussour" émanent des "recommandations palpables et réalisables" qui seront distillées aux partis politiques:

"On veut que l'espace politique soit un espace dans lequel tous les citoyens se reconnaissent. On veut ainsi aider tous les partis qui reconnaissent la Constitution à mener à bien les politiques publiques attendues. Quand on voit un parti ou une personnalité politique qui prend une route qui n'est pas bonne, on lui envoie une note ou une recommandation", souligne Khayam Turki.

De la politique à "Joussour" et de "Joussour" à la politique ?

Khayam Turki, qui est l'ex-secrétaire général adjoint du parti Ettakatol, et Sana Karray membre du parti Al Moubadara, fondé par Kamel Morjane, sont tous deux issus du monde politique comme "6 ou 7 autres membres fondateurs issus de différents partis".

L'idée de quitter le monde politique pour bâtir un Think Tank vient d'une "certaine frustration" du monde politique.

"La distance que l'on prend dans la réflexion est meilleure loin d'un parti. Dans la réflexion que nous voulons avoir, il n'y a plus d'adversaires, d'adversités, de dissensions comme c'est le cas dans les partis." admet Khayam Turki.

"L'avantage d'un Think Tank est d'être plus libre dans la réflexion, sans contrainte partisane ou idéologique. C'est plus épanouissant", renchérit Sana Karray.

La création de ce Think Tank prépare-t-elle celle d'un parti politique? Khayam Turki le réfute clairement: "Il ne s'agit pas d'un préalable à un parti politique. Les motivations des membres fondateurs sont différentes. Pour certains c'est une pause dans leurs carrières, pour d'autres un prolongement... Si certains souhaitent en profiter pour se lancer par la suite dans un poste exécutif au sein d'un parti, ils devront quitter Joussour. D'ailleurs cela est reflété dans notre charte".

"Joussour", un Think Tank noyé dans la masse?

S'il n'existe pas de chiffres officiels sur le nombre de Think Tanks en Tunisie, "Joussour" semble être un parmi tant d'autres créés notamment par d'anciens responsables politiques. Serait-il alors appelé à se faire engloutir par l'actualité ou la propension qu'ont les partis politiques à accaparer la scène médiatique?

Au contraire, selon les fondateurs de "Joussour" pour qui la multiplicité des Think Tanks est nécessaire.

"Il faut beaucoup de Think Tanks en Tunisie. Ce sont des institutions qu'on encourage. Il faut leur laisser du temps et des moyens. Il est trop tôt pour juger leur travail aujourd'hui. Il faut leur laisser 2 ou 3 ans", affirme Khayam Turki.

"Les motivations des différents Think Tanks sont différentes. Mais ce qui est bien c'est qu'il y a toujours de nouvelles manières de voir. C'est toujours mieux qu'il y ait 3 ou 4 réflexions au lieu d'une", admet Sana Karray avant d'ajouter que "la collaboration et la complémentarité entre les Think Tanks ce serait l'idéal pour la Tunisie".

Tout comme "Joussour" qui est spécialisé dans les politiques publiques, d'autres en matières d' "affaires étrangères, de santé, d'éducation" seraient les bienvenus pour les fondateurs du Think Tank.

"Ce qui ne serait pas profitable, c'est de ne faire que de la communication et peu de réflexion", conclut Sana Karray.

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