MAROC
11/12/2015 22h:33 CET | Actualisé 12/12/2015 07h:17 CET

Hassan Aourid appelle à la séparation de la religion de la sphère politique

Hassan Aourid appelle à la séparation de la religion de la sphère politique
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Hassan Aourid appelle à la séparation de la religion de la sphère politique

RELIGION - A la veille de la sortie de son nouveau livre "L'impasse de l'islamisme", le politologue Hassan Aourid explique au HuffPost Maroc les motivations d'un travail de longue haleine dans lequel il s'intéresse à la religion et à son rapport avec la politique. Plus que jamais, l'ancien porte-parole du palais appelle à l'établissement d'une distinction nette entre ces deux sphères et prône la voie de la modernisation. Mais les Marocains sont-ils prêts? L'ex wali de la région de Meknès se veut optimiste.

HuffPost Maroc: Cette étude sur l'islamisme et l'islam dans la politique fait-elle écho au contexte actuel, marqué par l'extrémisme religieux?

Hassan Aourid: J'ai travaillé depuis plus de vingt ans sur l'islamisme. Depuis les événements qui ont tiraillé l'Algérie en 1992, l'islamisme a figuré parmi mes préoccupations. Par la suite, j'ai fait un doctorat d'Etat sur les mouvements de contestation, et j'avais étudié par la même occasion l'islamisme au Maroc, notamment le mouvement Al Adl Wal Insane. L'année dernière, j'ai été invité à donner une conférence à l'Institut du monde arabe. L'intitulé était "le fait religieux au Maroc". Personnellement, le fait religieux ne m'intéresse pas, c'est l'islam en tant que phénomène qui m'intéresse. Ce livre est une réflexion réfléchie et plus détaillée de ce que j'ai pu présenter lors de cette conférence.

Vous avez été porte-parole du palais et historiographe du royaume. Quel regard porte-t-on sur l'islamisme depuis les arcanes de l'Etat?

Durant cette expérience, j'ai pu constater un autre regard sur l'islamisme. Ce n'est plus finalement l'approche académicienne, mais une relation parfois conflictuelle avec un certain nombre d'acteurs de ce courant. C'est surtout mon expérience en tant que wali de Meknès qui m'a permis de connaitre cette déclinaison de l'islamisme qu'est le PJD.

Quand est-ce que ce retour de l'islam sur la scène politique a-t-il vraiment opéré?

En 1967, suite à la débâcle égyptienne. Un segment de la société avait porté comme slogan "l'islam est la solution". Un double rejet à la fois de la démocratie libérale et du communisme. Les choses ont évolué dans la région, profitant certainement du contexte du printemps arabe. Mais il y avait quand même deux grands événements qui allaient conditionner cette transition. D'abord la révolution iranienne puis l'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique qui a transformé ce pays en un vivier du jihad.

Quelle est la réflexion majeure développée dans cet ouvrage?

Ce livre est une réflexion sur la relation entre le politique et la religion. J'ai eu recours à "la sortie de la religion de la sphère politique", un terme très utilisé par le philosophe français Marcel Gauchet qui, lui même, l'a repris de chez Weber. La religion a incontestablement un rôle à jouer pour structurer la culture d'une nation. Elle est le réceptacle d'une civilisation. Mais la tendance veut qu'elle se retire de la sphère politique.

Pourquoi ne pas avoir utilisé le mot laïcité dans votre ouvrage?

Ce terme est chargé. Il est propre à l'expérience française. Il n'y a pas un mot qui rend exactement cette notion. En Grande Bretagne, par exemple, on parle de sécularisation. Ce n'est pas la même chose. J'ai essayé d'utiliser un terme neutre et scientifique, en m'inspirant du travail de Max Weber qui est le pionnier en matière d'étude sur la religion. Son livre, La sociologie des religions, est une oeuvre monumentale. Par exemple, la laïcité française fait la distinction entre l'Etat et la religion. Moi je n'établis pas de séparation entre ces deux entités. J'appelle à ce qu'il y ait une séparation entre la politique et la religion. Le mot laïcité ne rend pas compte de cette complexité qui nous est propre.

Le Maroc est-il en train de suivre ce schéma qui fixe une frontière entre la religion et la politique?

Certainement. Il y a, aujourd'hui, une amorce de la sortie de la religion, y compris parmi ceux qui la revendiquent, comme le PJD. D'ailleurs, ce parti ne se dit plus d'inspiration islamiste. Il se présente comme un parti politique. Lors des dernières élections, Benkirane a appelé les élus de son parti à ne pas juger les gens selon leur religiosité mais à répondre à leurs besoins. De même, le parti se présente aujourd'hui comme étant moderne. Le PJD est un acteur inconscient de la sortie de la religion de la sphère politique, y compris dans les sphères de l'Etat.

Il reste que c'est un long processus, ce n'est pas quelque chose qui se décrète et qui va voir le jour en quelques années. Il y a une réflexion qui amène l'Etat, qui repose quand même sur une légitimé religieuse, à penser et à redéfinir le corpus juridique pour faire face à un certain nombre de problèmes qui peuvent survenir. Dans notre cas, cette réflexion porte sur "al muamalat" (les rapports sociaux, ndlr) et ne peut pas toucher "al ibadat" (le dogme). Et là, je pense qu'il y a un corpus assez riche qui tend à épouser la modernité.

Les débats sur l'avortement et l'égalité sur l'héritage entamés en 2015 rentrent-ils dans ce contexte?

Absolument, j'en parle d'ailleurs dans mon livre. J'ai notamment souligné cette réflexion courageuse sur le Code de famille. J'ai aussi analysé la réflexion menée sur l'avortement, même si ça a fini en queue de poisson. C'est ce que j'ai englobé sous la bannière 'moderniser l'islam". Il y a rien d'attentatoire à ça. L'idée était déjà portée par un grand alem, Allal El Fassi, il y a plus de 40 ans. La question du rapport à la religion a été posée avec acuité au lendemain du Printemps arabe. Cette sortie de la religion a besoin d'"accoucheurs". Le Maroc peut être un modèle pour que la révolution se fasse sans heurts, il y a des signes très encourageants dans ce sens.

La société marocaine est-elle prête à prendre le chemin de la modernité?

Toutes les sociétés sont conservatrices sans exception. Tous les changements ont été l'oeuvre d'une minorité. Il y a des résistances, des atavismes. Encore plus pour une société comme la nôtre sous l'emprise de plusieurs facteurs culturels. Je ne pense pas qu'une étude sociologique basée sur un sondage pourrait nous aider. Ce genre de réflexion est l'oeuvre de pionniers, et leur influence n'est pas comptabilisable. Ce n'est pas le nombre qui compte, mais c'est le fait d'avoir été à la pointe du changement. Le déterminisme minoritaire n'aide pas.

C'est d'ailleurs ce que j'ai appelé "moderniser les Marocains". Cela ne peut être fait qu'en adoptant un système en adéquation avec les valeurs universelles. On a besoin d'une culture qui accepte la différence, la tolérance. Tout cela doit être imprimé dans notre système éducatif. C'est vers cela que le débat doit être dirigé.

Quelle place prend la tradition dans ce processus de modernisation?

La tradition est beaucoup plus globale que la religion. La religion est un élément. Ce qui m'a intéressé lors de l'écriture de ce livre, c'est comment la tradition pourrait être instrumentalisée dans la religion. Comme l'arabisation, le fait d'avoir pratiquement fermé les disciplines de philosophie et de sociologie, le fait d'avoir introduit les formations au niveau des écoles coraniques. Tout cela est révélateur d'une grande problématique qu'on appelle "'l'invention de la tradition". On crée une tradition qui n'est pas la coutume dans une contexte particulier pour assoir une légitimité.

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