MAROC
10/12/2015 21h:55 CET | Actualisé 18/12/2015 05h:43 CET

Centre d'écoute: Dans les coulisses de la lutte contre les violences faites aux femmes

Dans les coulisses de la lutte contre les violences faites aux femmes
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Dans les coulisses de la lutte contre les violences faites aux femmes

REPORTAGE - Passé la porte d’entrée, on devine d’emblée à la vétusté des locaux de modestes ressources financières. Dans le bureau aux murs mauves où se côtoient trois affiches de sensibilisation contre les violences faites aux femmes, le mobilier est des plus élémentaires: une table où s’éparpillent quelques documents accueille un ordinateur éteint, tandis qu’une chaise lui fait face. Au fond de la pièce, deux petits fauteuils moelleux en bambou et une étagère sur laquelle reposent des manuels en arabe. Plus loin, des jouets grappillés ça et là attendent d’être déballés puis remballés. Mais peu importe; l’essentiel est ailleurs.

Depuis 9 heures ce matin, Khadija Tikerouine, assistante juridique et "écoutante" au centre d’écoute pour les femmes victimes de violences du boulevard Rahal El Meskini, à Casablanca, n’en finit pas de lever les yeux au ciel. "D’un point de vue émotionnel, c’est parfois fatiguant d’entendre les discours terribles de ces femmes qui défilent toute la journée". Epaulée par une psychologue et une assistante sociale et écoutante stagiaire, Khadija a pourtant "besoin d’une pause". Brève, la pause. Car dans la salle d’attente au plafond grisâtre quelque peu décrépi, trois jeunes femmes parmi lesquelles une adolescente tentent vainement de masquer leur impatience. Et leur pudeur.

Labyrinthe

Parmi les 14 centres d’écoute actuellement recensés au Maroc, celui du boulevard El Meskini, affilié à la Fédération de la ligue démocratique des droits des femmes (FLDDF), a été inauguré en 2004. Ouvert du lundi au vendredi de 9 heures à 17 heures et le samedi de 9 heures à midi, il reçoit environ cinq à six femmes par jour. Les séances durent une trentaine de minutes. "Nous adaptons notre travail d’écoute en fonction des besoins des femmes que nous recevons. Certaines n’ont pas particulièrement besoin d’être orientées vers des démarches, elles souhaitent simplement trouver une oreille attentive, quelqu’un qui les écoute et ne les juge pas", souligne Khadija Tikerouine.

A l’instar des méthodes de travail des psychologues, les questions posées se veulent avant tout des pistes de réflexion: "Nous essayons de mettre le doigt sur des points sensibles, de faire réfléchir ces femmes par elles-mêmes afin qu’elles prennent réellement conscience des enjeux". Un exercice qui recouvre parfois un air de défi pour les victimes, culpabilité oblige.

D’autres en revanche se sentent démunies face au dédale de l’administration marocaine. En proie à des violences économiques et administratives (refus du mari de verser la pension alimentaire, privation des documents d’état civil, etc.), elles sont souvent mal informées de leurs droits et devoirs. Des femmes au niveau socioéconomique très faible, cantonnées aux quartiers semi-urbains en marge de la ville blanche. Mais la pauvreté et l’ignorance n’ont pas l’apanage de la violence.

Salma (le prénom a été modifié) est institutrice. Niché "quelque part dans le Maroc" depuis plus d’un an, son fils en bas âge a été enlevé par son père et désormais ex-mari. Après plusieurs démarches juridiques avortées, la jeune femme, qui confie son désarroi face à un arsenal judiciaire peu compétent, s’est tournée vers la FLDDF en quête d’une issue de secours. Et Khadija Tikerouine de tordre le coup aux clichés: "Il est trompeur de croire que seules les femmes analphabètes sont victimes de violences. Toutes y sont confrontées, peu importe l’âge et le milieu social".

"Powerment"

Au terme de chaque consultation, Khadija Tikerouine remplit un formulaire avec des rubriques bien précises: âge, profession, niveau d’étude, type d’habitat, nombre d’enfants, mariage consenti ou forcé, cohabitation avec le mari ou la famille sont autant de données qui serviront à établir des statistiques viables lors de la rédaction des rapports. "C’est aussi un moyen de contrecarrer les propos du gouvernement qui a tendance à minimiser les violences auxquelles sont soumises des milliers de Marocaines".

Celle qui milite pour le droit des femmes depuis 1997 avoue également privilégier l’approche dite du "powerment" au détriment de l’assistanat. Des femmes "partenaires mais pas bénéficiaires" qui doivent elles-mêmes poser les jalons de leur bataille grâce à des consultations juridiques assurées par Abdelmounime El Hariri, l’avocat de la FLDDF, une demi-journée par semaine. Au programme, rédaction des plaintes, session d’information sur les recours administratifs et juridiques sur les procédures de divorce et le versement des pensions alimentaires. Une collaboration indispensable pour la Fédération qui n’est pas habilitée à se porter partie civile auprès des victimes. D’ici là, le chemin est encore long.

Centre d’écoute du boulevard Rahal El Meskini à Casablanca: 05 22 44 07 24 du lundi au vendredi de 9 h à 17 h et samedi de 9 h à midi.

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