MAGHREB
05/12/2015 10h:04 CET

Tunisie: Béji Caïd Essebsi avoue que "les Américains" et le FMI ont fait pression pour qu'il règle les conflits au sein de Nidaa Tounes

Le président de la République tunisien Béji Caïd Essebsi est revenu vendredi sur son allocution controversée diffusée le 30 novembre dernier, s'expliquant sur les raisons pour lesquelles il a décidé de s'impliquer personnellement dans les affaires internes de Nidaa Tounes.

Des pressions des "Américains et du FMI"...

"De nombreux pays amis, qui se sont engagés à nous aider m'ont contacté personnellement (...) et m'ont dit que 'cette situation allait (les) mener à revoir (leurs) engagements', dont les américains et le Fonds monétaire international", a-t-il avoué à l'occasion des Journées de l'entreprise organisées par l'IACE (Institut Arabe des Chefs d’Entreprises), un Think Tank tunisien.

"On m'a exprimé personnellement des critiques. Ils m'ont dit: 'Nous vous avons soutenu parce que nous avons confiance en votre personne' (...)", a-t-il précisé, affirmant que de nombreuses aides promises allaient être reportées à cause de cette situation.

"Et puis il y a celui qui va nous aider à sécuriser nos frontières, ce qui coûte cher. Il y a deux jours, (...) le 'grand responsable' - inutile que je donne son identité - m'a contacté et m'a dit: 'Vous êtes là et cela se passe comme ça?', je lui ai répondu: Non, cette histoire va se régler", a poursuivi le président de la République.

"Ainsi, cette question n'est pas une simple question de parti, ça concerne la stabilité de la Tunisie, les aides extérieures de la Tunisie et l'image de la Tunisie à l'extérieur. J'ai donc considéré qu'il était de mon devoir de m'impliquer. Laissez-les dire si c'est dans la Constitution ou pas! Ce qui m'importe, c'est la Tunisie!", a-t-il lancé à l'adresse de ses détracteurs.

Nidaa Tounès, le premier parti du pays, passait par une "crise qui s'est aggravée pour arriver à ce qui semble être une impasse", avait affirmé dimanche Béji Caid Essebsi lors de son allocution, l'obligeant à intervenir. Le président a annoncé avoir choisi 13 personnalités pour qu'elles jouent les médiateurs entre les deux camps qui se disputent la direction du parti, dont l'un est mené par son fils Hafedh.

Des personnalités politiques et de nombreux internautes s'étaient alors indignés du fait que le président de la République consacre une grande partie de son discours au parti qu'il avait fondé en 2012 et avec lequel il a accédé au pouvoir en 2014, certains estimant qu'il s'agissait d'une violation de la Constitution qui interdit au chef de l'Etat d'avoir une quelconque responsabilité partisane.

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"Hue! Hue! Hue!", ou comment sortir la "charrette" Tunisie de la "crevasse"

Devant un parterre de chefs d'entreprise et de personnalités nationales et internationales, le Président tunisien a improvisé un discours de plus de trente minutes, ponctué de dictons, de versets coraniques ou de notes d'humour. "Je ne vais pas dire ce qui est écrit dans le discours qui vous a été distribué", a-t-il dit en introduction.

Pour expliquer les difficultés auxquelles le pays est confronté, le président de la République a comparé la Tunisie à une charrette embourbée dans une crevasse.

"Bourguiba (...) disait qu'elle devait sortir de la crevasse dans laquelle elle se trouve. Et cela est juste", a-t-il déclaré, avant de filer sa métaphore.

"Avant le travail se faisait avec les charrettes trainées par des animaux. Si la charrette s'embourbe, elle ne peut sortir qui si on a des hommes qui font 'Hue! Hue! Hue!', pour qu'elle sorte, elle ne peut pas sortir toute seule!", a-t-il déclaré, en mimant la scène décrite avec ses bras. "Pour que la Tunisie sorte de la crevasse (...) il faut que tous les Tunisiens poussent vers l'avant", a-t-il lancé.

"Tout ce qui est excessif est... injuste", Talleyrand et la liberté revisités par Essebsi

Se présentant "en garant de la liberté d'expression", Beji Caid Essebsi a repris à sa manière une citation de Charles-Maurice Talleyrand: "Tout ce qui est excessif est insignifiant".

"Tout ce qui est excessif est injuste...mais aussi insignifiant", a dit le Président pour indiquer que la liberté ne saurait être illimitée et afin de pointer du doigt les critiques à son encontre de la part de "certaines sensibilités politiques".

Citant les propos qu'aurait accordé le penseur tunisien Hichem Djait à un quotidien tunisien, le président de la République admet que: "La Tunisie est faible, et ne peut devenir un pays fort avec les portes de la liberté ouvertes, sans restrictions" avant de renchérir: "Nous sommes pour la liberté mais dans un cadre raisonnable et dans le cadre des limitations légales".

Revenant sur le défi que suscite la lutte contre le terrorisme, Béji Caid Essebsi appelle la communauté internationale à faire de la Libye leur priorité en affirmant qu' "en Tunisie, nous avons une situation spéciale car nous avons des frontières avec un pays frère, avec lesquelles nous avons des relations enracinées et des échanges nombreux qui est la Libye, qui n'a plus d'État".

Pour lui, "la situation (de la Libye) appelle à une solution rapide, qui est différente dans nos priorités que celles envisagées les grandes puissances qui pensent qu'il faut s'occuper en priorité de la Syrie".

"Lampedusa est libre, libre...Les Italiens dehors!"

Avant d'entamer la "troisième bataille" que mène la Tunisie, qui est la bataille économique, Béji Caid Essebsi revient sur la situation du pays quand il a été Premier ministre après la révolution, rappelant l'état chaotique dans lequel était le pays:

"Nous avions trouvé les prisons ouvertes, les gens en sont sortis et sont partis et ont pris la route" jusqu'à l'île italienne de Lampedusa "qui en deux jours était devenue tunisienne", a-t-il déploré, avant de moquer ces migrants Tunisiens qui auraient scandé: "Lampedusa est libre, libre...Dehors les Italiens!".

Selon lui cette situation "ne se répétera pas. Nous avons trouvé une solution avec nos amis en Italie" afin de mettre fin à la vague d'immigration affirmant qu'aujourd'hui "il n'y avait pas de Tunisiens" dans les vagues de migrants vers l'Italie.

La "réconciliation nationale" en plat de résistance

Pour le président de la République, beaucoup d'investisseurs étranger ne trouvent pas de "climat propice aux investissement" en Tunisie, ce qui est un poids pour l'économie tunisienne: "Par expérience, j'ai été contacté par de nombreux investisseurs étrangers importants" qui finalement ont préférés d'autres pays.

"Quel est donc ce climat?". Béji Caid Essebsi pointe alors du doigt l'inefficacité de l'administration tunisienne qui serait "à l'arrêt" et n'encourage pas à l'investissement.

Selon lui, 10.000 fonctionnaires ne voudraient plus travailler car ils ont "peur des poursuites". C'est aussi le cas "des investisseurs tunisiens", affirme t-il. "Jusqu'à quand cela va-t-il durer?" s'est interrogé Beji Caid Essebsi.

"Je me suis dit qu'il fallait tourner la page", a-t-il avancé. "Celui qui n'a pas volé, qui ne s'est pas enrichi (illicitement), qui a suivi des ordres...", doit être pardonné, selon lui. "Et s'il y a des personnes qui ont tiré un profit, on leur dit de rendre ce qu'ils ont pris, en y ajoutant un intérêt de 5 ou 6%", a-t-il ajouté.

D'où l'initiative de "la loi sur la réconciliation nationale" proposée par la présidence de la République afin de remettre "un climat propice aux investissements internes et externes" avant de menacer: "Si nous n'y arrivons pas, vous savez qui est responsable" déclare t-il, faisant référence à ceux qui ont appelé au retrait de ce projet de loi, "une minorité qui ne respecte pas la majorité", affirme Beji Caid Essebsi, assurant également que le projet n'était pas contraire à la Constitution, selon des "experts".

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Depuis la révolution de 2011, la Tunisie peine à relancer son économie, avec un secteur touristique en berne depuis la multiplication d'attaques attribuées à des groupes jihadises. La situation s'est encore envenimée en 2015 avec les attaques du musée du Bardo en mars et de Port el-Kantaoui (près de Sousse) en juin, qui ont fait 60 morts dont 59 touristes.

L'attentat de Tunis du 24 novembre dernier contre un bus de la garde présidentielle à Tunis a mené à l'instauration de l'état d'urgence et d'un couvre feu sur le grand Tunis.

Selon plusieurs ONG, plusieurs violation des droits humains ont été constatée dans le cadre de l'état d'urgence

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