MAGHREB
04/12/2015 12h:26 CET | Actualisé 04/12/2015 12h:53 CET

Tunisie: Des journalistes témoignent de la violence policière le jour de l'attentat de Tunis

A hooded police officer prevents media from aproaching the scene of a bus explosion in the center of the capital, Tunis, Tunisia, Tuesday, Nov. 24, 2015. An explosion struck a bus carrying members of Tunisia's presidential guard in the country's capital Tuesday, killing at least 12 people and wounding more than a dozen others in what the Interior Ministry called a "terrorist act". (AP Photo/Hassene Dridi)
ASSOCIATED PRESS
A hooded police officer prevents media from aproaching the scene of a bus explosion in the center of the capital, Tunis, Tunisia, Tuesday, Nov. 24, 2015. An explosion struck a bus carrying members of Tunisia's presidential guard in the country's capital Tuesday, killing at least 12 people and wounding more than a dozen others in what the Interior Ministry called a "terrorist act". (AP Photo/Hassene Dridi)

Les violences policières contre les journalistes lors de la couverture de l'attentat du 24 novembre a été l'objet d'une partie de l'émission "Elyawm Althamen" (Le huitième jour) sur la chaine "Al Hiwar Ettounsi" diffusée jeudi.

Neuf jours après les évènements, le reportage retransmis par la chaine montre à partir de la 30ème minute dans la vidéo ci-dessous, la violence physique et verbale dont ont été victimes les journalistes.

"On était 200 mètres plus loin (de la scène de l'attentat). On m'a donné des baffes, des coups de pieds. On m'a dit 'Qu'est-ce que tu filmes? C'est vous la cause du terrorisme' ", affirme Ahmed Sghiri, caméraman à El Hiwar Ettounsi.

Face à l'insistance des journalistes de vouloir continuer à exercer leur métier et à couvrir l'évènement, le ton est monté d'un cran entre les policiers et les journalistes.

"Un agent en civil est venu vers moi et m'a frappé au pied, puis un autre agent est venu et m'a frappé au pied... Il a voulu m'enlever la caméra et la frapper. Il l'a frappée et heureusement qu'elle ne s'est pas cassée", affirme le caméraman.

Amira Mohammed, journaliste à Mosaïque FM renchérit: "En arrivant sur les lieux sur l'avenue Mohamed V, j'ai trouvé des journalistes qui couraient vers moi, qui fuyaient. J'ai demandé ce qui se passait, on m'a dit 'les policiers nous frappent' ".

"Il m'a poursuivie malgré le fait que je porte un dossard en disant 'Presse, rentre chez toi etc.', il m'a frappée et je me suis retrouvée à terre. Lui et deux autres (policiers) en civils (...) m'ont poursuivie puis (le premier) m'a donné des coups de pied dans le dos", rapporte ensuite la journaliste.

"Quand je me suis relevée, j'ai trouvé ma collègue Asma Baccouche évanouie à 2 mètres de moi. Je voulais secourir ma collègue, et (le policier) me disait 'ne la porte pas, ne la touche pas'", ajoute-t-elle.

Ramzi Hfaiedh, correspondant de Dubai TV à Tunis, affirme qu'il n'était pas question de filmer les cadavres: "Notre éthique professionnelle, dans la transmission de l'information (...) nous obligeait à être présents".

"On nous a demandé de nous éloigner, on s'est éloigné. On nous a demandé de montrer nos cartes de journalistes pour pouvoir être dissociés des citoyens ou d'éventuels intrus, et on l'a fait. Alors pourquoi toute ces violences ?", s'interroge le journaliste.

Quand les choses se sont envenimées, il a pris la fuite: "Durant la fuite, j'ai pris un tacle par derrière, je suis tombé sur mon épaule. Mes collègues journalistes m'ont soulevé pour m'éloigner du lieu de l'agression...".

Le caméraman de la chaine MFM, Islam Lahkiri, décompte les coups dont il a été victime: " J'ai senti un coup sur le visage. J'ai reculé vers la gauche, j'ai pris un autre coup. J'ai levé la tête et j'ai vu quatre ou cinq personnes sur moi, j'étais à terre", affirme-t-il, avant de reprendre: "Je lui ai dit que j'étais journaliste et lui répondait 'casse-lui sa caméra'. J'ai reçu un coup sur le dos, où se trouvait la caméra qui s'est cassée, un autre sur mon visage, mon pied et mes mains."

Pour Youssef Oueslati, chargé du règlement intérieur au Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT), et invité sur le plateau de l'émission: "Près de 50 journalistes" ont été victimes des violences policières lors de la couverture de l'attentat terroriste du 24 novembre dernier".

Ces agressions ont "causé des fractures du nez, des jambes, des bras" chez de nombreux journalistes mais aussi "des destructions matérielles", affirme M. Oueslati.

"Aujourd'hui, on ne peut plus parler d'abus et de dépassements individuels que feraient les agents de temps en temps", clame M. Oueslati, affirmant avoir entendu que "le ministère de l'Intérieur avait ouvert une enquête pour prouver ces agressions". "Ce qui est bien, mais je voudrais poser la question 'Où en sont les autres enquêtes sur les agressions contre les journalistes?' Aucune enquête ne nous est parvenue", a-t-il déploré.

M. Oueslati est aussi remonté contre le ministère de la Justice regrettant que le premier communiqué publié par le ministre de la Justice par intérim Farhat Horchani "était une menace contre les journalistes de les poursuivre pénalement selon l'article 31 de la loi contre le terrorisme".

"Dans les démocraties, le ministère public se saisit spontanément des affaires d'agressions", ajoute-t-il.

Walid Louguini, chargé de la communication au ministère de l'Intérieur, a tenu à réagir lors de l'émission: "Ce que nous avons vu ce jour-là - je suis allé moi-même sur les lieux sur demande du ministre de l'Intérieur - personne ne peut l'accepter et cela n'est pas susceptible de passer. C'est pourquoi une enquête a été ouverte".

M. Louguini a en outre affirmé avoir contacté les journalistes pour leur demander de "présenter leurs plaintes mais aussi leurs photos et vidéos afin de poursuivre (ceux qui ont agressé les journalistes)".

Selon lui, "personnes n'a de privilèges. Celui qui a commis une erreur prend ses responsabilités. Le Tribunal existe, nous avons une justice indépendante et c'est à la justice de trancher".

"Il y a certains blogueurs qui ont voulu filmer les corps, fait confirmé par des journalistes, et c'est ce qui a peut-être causé cette tension, qui n'est pas justifiée", assure-t-il.

A la suite de l'attentat perpétré le 24 novembre dernier et aux agressions dont ont été victimes les journalistes, plusieurs organisations de la société civile ont mis en garde contre l'instrumentalisation du terrorisme pour bafouer les droits humains et notamment la liberté de la presse.

"La lutte contre le terrorisme ne justifie pas les agressions contre les journalistes", avait dénoncé Reporter Sans Frontières.

La rédactrice en chef, Virginie Dangles avait alors affirmé que “le nombre d’attaques contre les journalistes lors de la couverture de manifestations était en perpétuelle hausse en Tunisie" appelant à mettre fin "à l’impunité des agressions contre les professionnels des médias" qui ne pourra se réaliser "qu’à condition que la justice condamne les agresseurs à des peines exemplaires".

LIRE AUSSI:Attentat de Tunis: Le débat autour de la restriction des libertés au nom de la lutte contre le terrorisme refait surface

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.