MAGHREB
27/11/2015 13h:07 CET | Actualisé 30/11/2015 15h:39 CET

Tunisie: Perquisitions musclées, agressions... Des citoyens effrayés par les forces de l'ordre, l'état d'urgence invoqué

Police officers guard the entrance of the National Bardo Museum a day after gunmen opened fire killing scores of people in Tunis, Thursday, March 19, 2015. One of the gunmen who killed tourists and others at a prominent Tunisian museum was known to intelligence services, but no formal links to a particular extremist group have been established, the prime minister said Thursday. (AP Photo/Christophe Ena)
ASSOCIATED PRESS
Police officers guard the entrance of the National Bardo Museum a day after gunmen opened fire killing scores of people in Tunis, Thursday, March 19, 2015. One of the gunmen who killed tourists and others at a prominent Tunisian museum was known to intelligence services, but no formal links to a particular extremist group have been established, the prime minister said Thursday. (AP Photo/Christophe Ena)

La nuit du jeudi 26 au vendredi 27 novembre, Monia Abid et sa famille ont vécu une expérience terrifiante, dans leur domicile, à la Goulette (banlieue de Tunis). Vers 2h du matin, une descente de policiers s'est produite, alors que les membres de la famille dormaient.

"On ne savait pas si c'était des terroristes ou des policiers"

"Une nuit de terreur comme je n'en ai jamais vécu et comme je n'ai jamais imaginé vivre. (...) Tu te réveilles la porte de ton domicile défoncée et des armes braquées sur ta tête et celle de tes enfants. Ils ont fouillé chaque recoin de la maison, toutes les armoires ont été vidées. Ensuite, ils ont emmené mon jeune fils. C'est la même chose pour tout le voisinage, nous ne savons pas ce qu'il va advenir de nos enfants et de nos hommes (qui se sont fait arrêtés)", rapportait la mère de famille sur son compte Facebook, à 4h du matin ce vendredi.

Contactée par le "HuffPost Tunisie", Monia Abid décrit un scène traumatisante: "Ils sont entrés violemment en fracassant la porte. On voit encore les traces des coups sur celle de la maison et celle de la chambre. Ils nous ont 'flashés' avec une lumière violente sur les yeux faisant de sorte qu'on ne voit rien, puis ils ont braqué leurs armes sur nos tempes".

Gagnée par la peur, impossible pour elle de poser la moindre question: "On nous criait dessus, on nous intimidait. A chaque fois que je voulais poser une question, on nous insultait. On ne savait pas si c'était des terroristes ou des policiers", affirme t-elle.

Cette perquisition était-elle légale? Avaient-ils une autorisation du procureur? "Ils n'avaient rien du tout. Ils ont seulement crié 'où sont les armes?'", assure Mme Abid.

La même mésaventure aurait également été vécue par d'autres habitants du quartier: "Mes voisins ont vécu la même chose. L'un d'entre eux, un monsieur d'un certain âge, a eu le cran de demander ce qui se passait, ils l'ont tabassé et lui ont tordu le bras, l'obligeant à s'agenouiller", a-t-elle ajouté.

La gorge nouée, elle affirme que "les personnes âgées étaient en état de choc. Certains ont même perdu connaissance".

Évoquant une "invasion", Monia Abid s'interroge: "Quelle est la différence entre les terroristes et ces gens là? Il n'y en a pas, le choc est le même".

Depuis l'attentat du 24 novembre à Tunis ayant causé la mort de 12 agents de la garde présidentielle, les opérations sécuritaires se multiplient.

"Des descentes de ce genre ont lieu sur l'ensemble du territoire et pas seulement à La Goulette. Elles sont faites en étroite collaboration avec le Procureur de la République", a commenté Walid Louguini, chargé de communication au sein du ministère de l'Intérieur, dans une déclaration au HuffPost Tunisie.

"On est en état d'urgence, on peut perquisitionner sans autorisation du procureur de la République, mais malgré tout on le fait", assure-t-il.

Que dit la loi sur l'état d'urgence ?

Le Décret n° 78-50 du 26 janvier 1978, réglementant l'état d'urgence, datant de l'ère Bourguiba, continue a être appliqué plus de 40 ans après son adoption. L'article 8 prévoit effectivement que "(...) les autorités (...) peuvent ordonner des perquisitions à domicile de jour et de nuit" sans autorisations requises.

De même l'article 8 prévoit que les autorités peuvent "prendre toutes mesures pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales".

"Déclaré pour une durée maximum de trente jours" selon l'article 2, les infractions à l'état d'urgence peuvent entrainer des peines "d’un emprisonnement de six mois à deux ans et d’une amende de 60 à 2.500 dinars ou de l'une de ces peines seulement.".

"Il n'est pas normal, on va lui faire passer un test de dépistage"

Slim Ghedira, jeune amateur de cinéma, aurait aussi été victime d'une bavure policière au centre-ville alors qu'il allait au cinéma.

Alors qu'il attendait son amie à côté du guichetier, un policier en civil l'aurait bousculé et insulté avant que plusieurs de ses collègues ne l'encerclent. L'un d'entre eux lui aurait asséné un coup de poing en plein visage, le faisant saigner. Il aurait ensuite été emmené au poste connu sous le nom de "7ème", dans le centre de Tunis.

"A Tunis, Chacun de nous peut etre Agressé et embarqué par la police sans motif a Tout moment "Mon Temoignage Tunis...

Posted by Slim Ghedira on Thursday, November 26, 2015

Contacté par le HuffPost Tunisie, M. Ghedira semble sonné: "J'ai demandé plus de 40 fois à appeler ma famille, ils me l'ont refusé. Au poste, je n'ai pas subi de violences physiques mais beaucoup d'insultes et d'intimidations."

"Je les ai entendus parler au bureau d'à coté. L'un d'entre eux à dit 'le grand mec avec le pull rouge fait le passer pour agression à agent et état d'ébriété sur la voie publique" dit-il.

Voulant quitter au plus vite l'enfer d'un poste de police qu'il fréquente pour la première fois, il signe sur une décharge dont il n'a pas lu une phrase: "On m'a demandé de signer sur la décharge sans m'avoir laissé la lire. Pourtant je le leur ai demandé plusieurs fois, mais on m'a menacé de me mettre en garde à vue si je ne signais pas. J'ai seulement pu lire mon nom et mon prénom."

Encore sous le choc, il avoue avoir plus peur aujourd'hui de la violence policière que d'éventuels attentats terroristes: "Sincèrement, aujourd'hui j'ai plus peur de la police et de leur traitement que des attentats...Psychologiquement, ça m'a atteint plus que les attentats".

La cellule de communication du ministère de l'Intérieur a affirmé ne pas avoir d'informations sur cette affaire.

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