MAGHREB
26/11/2015 14h:12 CET | Actualisé 04/12/2015 12h:56 CET

Couvre-feu à Tunis: Comment s'adaptent les professionnels du tourisme, les restaurateurs et autres travailleurs de nuit? (TÉMOIGNAGES)

Citizen59/Flickr

A la suite de l'attentat perpétré contre un bus de la garde présidentielle mardi, les autorités tunisiennes ont décrété un couvre feu sur le grand Tunis de 21h à 5h du matin pour une période encore indéterminée.

Ce couvre-feu aura de grandes conséquences sur de nombreux commerces mais aussi sur le tourisme. Mais face au discours sécuritaire, peu de voix s'élèvent pour mettre en avant les pertes occasionnées par cette décision.

Sayida Ounissi, députée Ennahdha à l'Assemblée des représentants du peuple

A Tunis, dans certains hôtels, cela ne semble pas encore avoir eu d'effets sur les réservations.

Contacté par le HuffPost Tunisie, l'hôtel El Mouradi Gammarth n'a presque pas connu d'annulations: "Il n'y a eu aucune annulation concernant les particuliers. Par contre, un séminaire a été annulé au lendemain de l'attaque", confirme un commercial de l'hôtel.

Les réceptionnistes de l'hôtel, principaux interlocuteurs des touristes sont unanimes. "Ils ne sont pas paniqués. Ils comprennent. L'hôtel comprend suffisamment d'espace pour se changer les idées sans le quitter. On espère, et eux aussi, que c'est temporaire", affirme l'un d'eux.

A l'hôtel Africa El Mouradi de Tunis, situé au centre-ville, à l'avenue Habib Bourguiba, la vie au sein de l'établissement suit son cours. "Grâce au Journées Cinématographiques de Carthage, on a même des réservations supplémentaires depuis mardi soir", affirme au HuffPost Tunisie un membre de l'administration de l'hôtel sous couvert d'anonymat.

Mais cela n'est pas le cas pour tout le monde.

A l'hôtel La Badira de Hammamet, certaines personnes ont préféré annuler leur réservation "à cause du couvre-feu" (bien que celui-ci ne s'applique que sur le Grand Tunis), comme l'affirme la PDG de l'hôtel sur son compte Facebook.

J'avais un groupe d'Italiens prévus ce week-end à La Badira. Ils ont annulé leur voyage, pas à cause de l'état d'urgence mais à cause du couvre feu...

Posté par Mouna Allani Ben Halima sur mercredi 25 novembre 2015

"Ce groupe comptait passer quelques jours à Hammamet puis partir à Tunis. C'est grave pour notre économie, même en dehors du tourisme. Si cela se poursuit, comment certains restaurateurs pourront-ils payer les salaires de leurs employés?", a déploré Mouna Allani Ben Halima, dans une déclaration au HuffPost Tunisie.

Mohamed-Ali Toumi, président de la Fédération Tunisienne des Agences de Voyages (FTAV), ne peut pas se prononcer, à l'heure actuelle, sur les décisions prises par le gouvernement: "Il faut prendre un peu de temps pour voir où l'on va. L'impact n'est pas que ponctuel".

Pour lui il faut "repenser la situation d'une manière générale et non sectorielle. Après une semaine on pourra peut-être se prononcer sur l'impact économique de cet attentat et du couvre-feu. Pour nous, comme pour les autres secteurs les répercussions sont les mêmes", affirme t-il au HuffPost Tunisie.

A l'Office National de Tourisme Tunisien (ONTT), le sujet de l'impact de l'attentat et du couvre-feu semble agacer: "Cela serait préférable de ne plus donner de chiffres sur le nombre d'annulations, ni sur la baisse du nombre de touristes en Tunisie. Regardez en France... A Paris, il y a eu près de 50% d'annulations après les attentats et personne n'en parle car le seul impact que cela puisse avoir c'est de faire fuir encore plus les touristes potentiels", affirme sous couvert d'anonymat un responsable de l'ONTT.

L'ONTT souhaite garder le même cap entrepris depuis les attentats Sousse: "Nous n'allons rien modifier de nos activités et nous garderons le même agenda", affirme ce responsable, avant de conclure: "Il est très important de ne passer que les messages positifs."

Soirées interdites

Indépendamment des hôtels, beaucoup de commerces à l'instar des restaurants, des bars et des cafés font le plus gros de leur chiffre d'affaire en soirée. Pour nombre d'entre eux, c'est la fatalité qui prime.

"On est obligé de fermer le soir. Cela constitue un manque à gagner vu que nous effectuons seulement un seul service, à midi, au lieu de deux", déplore au HuffPost Tunisie, un responsable du restaurant La Romanesca, aux Berges du Lac.

Bien qu'important, le manque à gagner est à nuancer pour le tenancier du restaurant: "C'est gérable. On n'y peut rien mais pour la bonne cause et le bien-être du pays, c'est négligeable, si cela permet de travailler dans de bonnes conditions à l'avenir."

Cependant, la prolongation du couvre-feu peut être problématique: "Si ça continue, les conséquences seront lourdes. Il faudra changer de stratégie". Mais pour le moment, les autorités tunisiennes n'ont toujours pas annoncé la durée du couvre-feu.

Encore plus pessimiste, le gérant d'un bar situé dans le centre-ville de Tunis, ayant également souhaité garder l'anonymat, évoque des pertes importantes.

"Le gros de nos recettes est réalisé à partir de 22h. Les deux premiers soirs, nous avons essuyé une perte de 80% du chiffre d'affaire", confie-t-il.

Si le couvre feu venait à perdurer, "ce serait une catastrophe pour l'établissement. Nous verrons au quotidien. Nous n'avons pas de stratégie pour l'instant", affirme t-il, avant de conclure: "Si le couvre feu aide vraiment à exterminer cette vermine on l'acceptera mieux".

Pour Mohamed Houas, directeur exécutif de la Fédération Tunisienne des Restaurants Touristiques, le couvre-feu se justifie: "Nous somme avec le gouvernement. Si j'avais le pouvoir, je ferais un couvre feu jour et nuit. On a besoin de sécurité." clame-t-il au HuffPost Tunisie.

"Comment voulez-vous travailler jusqu'à minuit alors qu'il n'y a pas de sécurité? Les professionnels de la restauration ont aussi peur que les citoyens. Devant l'intérêt du pays, il n y a plus d'intérêts personnels", poursuit M. Houas, rappelant que depuis l'attentat de Sousse "les recettes des restaurants touristiques ont baissés de 72%".

"C'est à nous de nous adapter. C'est seulement une ou deux semaines et puis ça passera", conclut-il.

Pour M. Mounir Arem, Vice-Président de la Fédération: "Les dires de Monsieur Mohamed Houas n’engage que sa personne et la Fédération Tunisienne des Restaurants Touristiques est bien évidemment contre le couvre-feu jour et nuit. Nous espérons que notre pays retrouve la sécurité, la joie et la gaieté de sa force touristique." affirme t-il dans un communiqué adressé au HuffPost Tunisie.

Quand les travailleurs sont obligés de chômer

Autres personnes touchées par l'instauration du couvre feu: les chauffeurs de taxis, dont la circulation nocturne est interdite.

Contacté par le HuffPost Tunisie, Jawher, jeune chauffeur à Tunis déclare être "mécontent" du fait que cette mesure "touche les chauffeurs de taxis". "Nous faisons un travail social. Qui va accompagner une personne qui a une urgence médicale si on ne peut pas circuler?", s'interroge-t-il.

"Nous ne sommes pas un danger. Nos plaques s'illuminent et sont visibles de loin. On devrait au moins nous autoriser à circuler jusqu'à 23h pour les cas d'urgences", dit-il, amer.

Mohammed, chauffeur de taxi depuis 20 ans, relativise les propos de son collègue. "Cela n'est que temporaire" et le manque à gagner par l'absence de travail le soir ne serait pas si conséquent. "Vous savez parfois on a des clients, parfois on passe des heures à n'avoir personne. Ce couvre-feu me permettra au moins de passer un petit peu de temps avec mes enfants et pourquoi pas de redécouvrir ma femme", dit-il en riant.

Mais pour Tomaso, gestionnaire d'une usine de textile près de Rades, la situation n'est pas si plaisante: "Personnellement, je ne me plains pas, je peux rentrer chez moi. Par contre, on a dû aménager des plans de couches pour certains de nos salariés qui habitent loin." affirme-t-il, gêné.

"Nous avons une équipe qui travaille de 16h à 23h. Certains salariés habitent loin, à Bizerte ou à Utique, et sont donc obligés de dormir ici. On ne peut pas les faire quitter plus tôt sinon on perd en productivité", justifie-t-il

Pour ces travailleurs de nuit, un autre gardien a été recruté "pour assurer la sécurité" et des bus ont été affrétés au petit matin pour les raccompagner chez eux, "le temps que le couvre-feu prenne fin". "C'est la moindre des choses", conclut Tomaso.

Cet article a été mis à jour à travers suite à la réception d'un communiqué du Vice-Président de la Fédération Tunisienne des Restaurants Touristiques, Mounir Arem

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