ALGÉRIE
25/11/2015 09h:50 CET | Actualisé 25/11/2015 15h:09 CET

Kheireddine Sahbi, la nouba interrompue à Paris d'un musicien plein de promesses (PORTRAIT)

Tatou

Un attentat, des attentats à Paris. Un bilan. Des images. Quelques visages. A Alger, on suit avec anxiété. Tout le monde ou presque à des amis ou proches là-bas. Assez vite le nom d'un Algérien apparait sur les réseaux sociaux parmi les victimes des attaques de ce vendredi 13 novembre 2015.

Kheireddine Sahbi. "Jeune violoniste algérien de 29 ans surnommé Didine, étudiant à la Sorbonne". L'information est donnée brièvement par les médias au moment où sur Facebook les hommages se multiplient, vidéos et photos du musicien, à l’appui.

On y voit un grand gaillard au regard rieur, le bouc bien soigné avec un violon à côté. Qui était ce bel anonyme arraché à la vie à la fleur de l’âge ? Quel a été son parcours, à Alger d’abord, à Paris ensuite ? Et surtout, comment est-il mort ? Tout de suite, les questions affluent.

Au même moment, une amie, Nassima Omani, nous annonce tristement et sobrement: "La ville de Rouiba est en deuil, un voisin et ami de mon frère est mort, un musicien, Rabbi yerahmou".

Avec Nassima, nous sommes allées présenter nos condoléances aux proches de Kheireddine Sahbi. Dans cette famille qui vit sa peine avec une grande dignité, nous sommes parties à la rencontre de Didine, de la vie d’un jeune plein de promesses qui portait tant de talents en lui. Sa musique.

Une partition incertaine

"La musique, c’était toute sa vie". Les premiers mots de Sarah, la petite sœur de Kheireddine, racontent le début d'une une longue mélodie.

Né le 10 février 1986 à Alger, Didine a commencé la musique très jeune, dès l’âge de six ans, avec l’association de musique andalouse "Nadjm El Rimad dirigée par Ahmed Nadjem à Rouiba.

"Notre maman nous a toujours incité à faire de la musique car c’était son rêve", commente-t-elle en précisant délicatement que leur mère est décédée il y a huit ans.

Aujourd’hui encore, son maître, se souvient de cet élève doté d’une "très belle voix et qui jouait bien de la guitare".

"Je me rappelle parfaitement de lui, il a été un des premiers à commencer avec moi" confie au téléphone Ahmed Nadjem qui, de 1993 à 2002, a formé une grande partie des musiciens de Rouiba dont son neveu Fethi, désormais mondialement connu comme violoniste du groupe "Djmawi Africa".

Durant 23 ans, la musique est la compagne de Didine. Indispensable mais pas encore définitivement une voie. Tout comme le basket, son second passe-temps. Et puis, un matin de ses 24 printemps, elle est devenue la compagne définitive. L'air principal. Sa vie...

sans commentaire

Posted by Kamel Mouhamed Boukellal on Thursday, November 19, 2015


"Après trois années de génie civil à l’université de Bab Ezzouarr à Alger, il a décidé de tout arrêter. Cela a été un déclic" raconte sa sœur cadette.

"Il m’a dit : la musique c’est tout ce que j’aime, je dois essayer de réussir mon rêve. Je l’ai encouragé à poursuivre cette route".

Kheireddine intègre alors l’Institut national supérieur de musique d’Algérie (INSM) à Alger où il se spécialise dans la musique andalouse. Tenace et déterminé, il tenait bon face aux difficultés, confie un de ses plus fidèles ami de l’Institut.

"Il était extrêmement doux et généreux, donnant gracieusement des cours de musique à la maison des jeunes de Rouiba et ne refusant jamais d’enseigner quelques notes" témoigne son amie à Paris, Neïla Hamadouche.

Pour parfaire sa formation musicale, il postule à la fin de l’INSM à plusieurs masters en musicologie en France. La Sorbonne à Paris accepte son dossier. "Le top du top !" ponctue Sarah en souriant.

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Al Andaloussia fi Paris

Compagne de tous les instants, la musique a escorté Didine jusqu’au moment ultime. Kheireddine Sahbi est mort le violon à l’épaule. "Il rentrait de répétition", raconte au téléphone Neïla Hamadouche, musicienne elle-aussi.

"Chaque vendredi, nous sommes une petite dizaine d’Algériens passionnés de musique andalouse à nous retrouver au sein de l’association Al Andalousiyya pour jouer".

Ce soir du 13 novembre, à la fin de la répétition à 20H45, il regagne à pied son domicile situé non loin de l’association dans le 10e arrondissement. Un ami de l’orchestre l’accompagne. Arrivé au bas de son immeuble, il décide finalement de ne pas monter tout de suite et propose à son ami de le raccompagner chez lui quelques rues plus loin.

"Ils ont discuté pendant vingt bonne minutes avant de se séparer" raconte le colocataire de Didine, Tahar Bedjguelel, débarqué à Paris le 24 septembre 2014, quelques semaines après son compatriote violoniste, pour suivre lui-aussi un master en ethnomusicologie à la Sorbonne.

Sur le chemin du retour, Didine est tué rue de la Fontaine au Roi où une fusillade était en cours à la pizzeria Casa Nostra.

fleur didine

Fleurs et messages à la mémoire de Kheireddine Sahbi tué dans les attentats vendredi 13 novembre 2015.

"Quand je suis finalement arrivé chez nous après une soirée de travail au restaurant, j’ai vu que son violon n’était pas là, je me suis dit qu’il était en répétition et que c’est pour cela qu’il ne répondait pas à mes appels" se rappelle Tahar surnommé Tatou.

"Avant d’aller me coucher vers 4H du matin, j’ai enregistré son nom sur le formulaire de signalement des disparitions du site du ministère de l’Intérieur" poursuit-il au téléphone.

"Puis, je me suis couché dans son lit afin qu’il me réveille quand il rentre, en espérant "inch’allah el kheir" [NDRL rien ne mal ne soit arrivé]. Mais à mon réveil, vers 7 heures, quand j’ai vu qu’il n’était toujours pas là, j’ai compris à 80% qu’il faisait partie des victimes".

De ses nombreux jours et heures passés ensemble, Tahar Bedjguelel évoque une "soirée mémorable très algéroise en plein Paris : On a bien mangé et Didine a chanté"

"En France, il n’y a pas beaucoup de musiciens qui chantent l’andalous alors depuis son arrivée, Didine chantait de plus en plus".

"A chaque fois que je lui demandais de mettre un morceau de musique, j’avais le droit à Sid Ahmed Serri, décédé le lendemain de la mort de Didine" raconte encore son compagnon de chambre.

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A la Sorbonne, il poursuivait son travail sur la musique andalouse débutée à Alger en s’adonnant à la reconstitution d’une nouba. Il projetait de l’enregistrer. Il emporte sa nouba dans l’au-delà.

Note: la dépouille de Kheireddine Sahbi est arrivée à Alger ce matin, 25 novembre, l’enterrement aura lieu jeudi 26 novembre au cimetière de Salembier de El Madania après la prière d'el dohr.

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