MAROC
23/11/2015 09h:28 CET | Actualisé 23/11/2015 11h:12 CET

Un ancien cameraman marocain de Daech raconte au "Washington Post" l'horreur de la propagande médiatique

Un ancien cameraman marocain de Daech raconte l'horreur de la propagande médiatique
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Un ancien cameraman marocain de Daech raconte l'horreur de la propagande médiatique

TERRORISME – Août 2014. 160 soldats syriens, en sous-vêtements, sont exécutés froidement par des combattants de Daech sur une route désertique. Une caméra zoome sur les corps sans vie, sous les yeux de dizaines de spectateurs.

Derrière cette séquence qui avait choqué le monde entier opère la machine de propagande du groupe terroriste, qui mène aussi sa guerre via des vidéos insoutenables d’exécutions et de décapitations, savamment mises en scènes.

Le Marocain Abu Hajer al-Maghribi (c'est ainsi qu'on le surnommait au sein de l'organisation) faisait partie ce jour-là des cameramen qui ont filmé l’exécution et monté la vidéo qui a fait le tour des réseaux sociaux et des chaînes d’information.

Dans un reportage publié le 20 novembre par le Washington Post, Abu Hajer s’est confié avec d’autres anciens jihadistes marocains, depuis leur prison près de Rabat où ils sont détenus après avoir déserté les rangs de Daech en Syrie.

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Une villa, une Toyota, une caméra Canon

Selon le quotidien américain, qui a mené une vaste enquête sur la propagande médiatique de l’organisation terroriste, les caméras, ordinateurs et autres équipements vidéos sont tous arrivés en Syrie par la Turquie avant d’être livrés à la division médiatique de Daech et utilisés par des ex professionnels du secteur, désormais combattants jihadistes.

"Ces gens (qui travaillent dans les médias, ndlr) sont plus importants que les soldats", explique Abu Abdullah al-Maghribi, un autre déserteur marocain, au Washington Post. "Leur revenu mensuel est plus élevé. Ils ont de meilleures voitures. Ils ont le pouvoir d'encourager les jihadistes à combattre, et de pousser plus de recrues à rejoindre l'Etat islamique", ajoute-t-il.

Abu Hajer, aujourd’hui la trentaine, est arrivé en Syrie en 2013. Il a suivi un mois de formation au tournage pendant laquelle il a appris à monter et "poser sa voix" pour les entretiens ou déclarations audio. On lui a ensuite donné une villa avec jardin pour sa famille venue du Maroc, une grosse Toyota, un appareil Canon, un smartphone et une affectation à l’unité médiatique du groupe terroriste à Raqqa, la capitale autoproclamée de Daech. Il percevait également 700 dollars par mois.

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Mise en scène

Son travail consistait à filmer soit des scènes de la vie quotidienne dans le "califat", comme le jour du marché ou les fêtes musulmanes, afin de livrer une image positive de la vie à Raqqa à destination des futures recrues, soit des séquences ultra-violentes, "pour menacer l’Occident", explique le Washington Post.

"Je n’étais pas contre le meurtre des soldats (syriens) car c’étaient des Nusairis", groupe religieux auquel appartient le président Bachar al-Assad. "Je pensais qu'ils méritaient de se faire tirer dessus. Mais ce que je n’ai pas aimé, c’est qu'ils ont été déshabillés (avant leur exécution, ndlr)", ajoute-t-il, considérant cela comme un "affront" à la loi islamique.

Parfois, les cameramen étaient également chargés "d’arranger les corps" des victimes pour les shooting photo. Lorsque des combattants de leurs rangs mourraient, ils relevaient les coins de leurs lèvres pour les faire sourire, ou faisaient pointer leur doigt vers le ciel, symbole adopté par les combattants de Daech.

Hackers et ingénieurs

Une fois le tournage fini, les équipes sauvegardaient les enregistrements sur leurs ordinateurs et transmettaient les images sur des clés USB avant de les envoyer sur des sites de stockage. En tout, plus de 100 personnes travailleraient dans l’unité médiatique du groupe terroriste. "Certains d’entre eux étaient des hackers, d’autres des ingénieurs", confie Abu Abdullah.

Alors que le Maroc compte plus de 1.500 combattants dans les rangs de l’organisation terroriste, plusieurs dizaines de jihadistes ont fini par quitter le "califat" et revenir au Maroc, souvent dégoûtés par ce qu’ils ont vu ou déçus par leurs conditions de vie. Abu Abdullah explique ainsi avoir assisté à une exécution de masse de Syriens, pendant laquelle un combattant de Daech a tué, de sang froid, un garçon de dix ans.

Abu Hajer, lui, raconte avoir eu des divergences de points de vue avec des chefs religieux de l’organisation, qui ont fini par lui reprendre sa maison, son salaire et tout son matériel. Avec l’aide d’un de ses collègues, il a fini par déserter la Syrie et rejoindre le Maroc, où il a écopé de trois ans de prison.

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