MAGHREB
20/11/2015 04h:31 CET | Actualisé 20/11/2015 04h:58 CET

Tunisie: Les agressions sexuelles à l'égard des enfants, entre souffrance et sentiment de culpabilité

A-Part of Life/Flickr

Une enquête a été ouverte par le délégué de l'enfance de la région de Siliana suite à l'affaire d'un enfant qui aurait été violé pendant deux ans par ses camarades dans un pensionnat de la ville de Makthar.

C'est la énième affaire de violence sexuelle à l'égard d'un enfant relatée dans les médias. "Qu'en est-il des cas similaires passés sous silence par "peur du scandale"par des parents "soucieux de l'honneur de la famille", a fustigé Moez Chérif, président de l'Association de Protection de l'Enfance au HuffPost Tunisie.

Absence de statistiques

En 2014, environ 350 cas de violences sexuelles à l'égard des enfants ont été signalés auprès des délégations de protection de l'enfance dans l'ensemble du pays, a rapporté Faouzia Jaber, directrice générale de l'enfance auprès du ministère de la Femme et de la Famille, au journal Le Temps.

"Ils seraient beaucoup plus nombreux", a affirmé Moez Chérif, avant de renchérir "qu'une étude faite en 2014 auprès des médecins légistes révèle que 80% des violences sexuelles concernent les enfants. Une autre réalisée par les associations d'aide aux mères célibataires démontrent que 50% de ces dernières sont des mineures, ce qui privilégierait la piste de l'abus sexuel".

"Ne parlons pas de l'inceste! Le tabou suprême, c'est le grand absent des débats publics alors que dans nos cabinets, on est confronté à énormément de cas", a déclaré Sami Othman, pédopsychiatre au HuffPost Tunisie

Le chiffre avancé par le président de l'Association de protection de l'enfant confirme que 50% des violences sexuelles à l'égard des enfants proviennent de la famille ou des institutions éducatives.

Le silence dévastateur

"La peur du scandale et celle d'entacher l'honneur de la famille, sont le plus souvent les raisons avancées par les parents qui préfèrent enterrer l'affaire", a estimé le pédopsychiatre.

"Certains parents font culpabiliser encore plus l'enfant et lui font comprendre consciemment ou inconsciemment qu'il est en partie responsable de ce qui lui est arrivé. Un sentiment de honte s'empare de lui surtout lorsqu'il s'agit d'un garçon", explique Sami Othman.

Les répercussions d'une telle opacité et de l'impunité dont dispose l'agresseur sont dès lors plus désastreuses: "La victime intègre ce sentiment de culpabilité qui se manifestera sur le court terme par des troubles comportementaux et cognitifs car l'enfant ne comprend pas ce qui lui arrive, surtout dans les cas d'inceste. Son corps va réagir en premier et donner des alertes", a averti le pédopsychiatre.

"A l'âge adulte, le sentiment de culpabilité évoluera avec d'autres troubles de la personnalité, des états dépressifs, des tentatives de suicide, d'où la nécessité d'en parler dès que ça arrive", a alerté Tarek Triki, psychiatre, contacté par le HuffPost Tunisie.

Une législation inadaptée

Du harcèlement au viol, les peines encourues sont lourdes dans la législation tunisienne. Ils sont passibles dans certains cas de la peine de mort. Pourtant, Moez Chérif estime que la législation est "inadaptée".

"D'abord, la législation tunisienne ne mentionne pas le viol à l'égard des garçons, il est répertorié dans la case de l'atteinte à la pudeur. C'est abjecte quand on connait le nombre élevé d'agressions sexuelles envers les garçons", déplore le président de l'Association de la Protection de l'enfance, avant d'ajouter que "l'inceste non plus n'est pas mentionné dans le code pénal."

La législation tunisienne prévoit l’arrêt des poursuites si l'accusé consent à épouser sa victime. "C'est indigne", dit Moez Chérif, "c'est une double peine pour cette dernière, et ce, sous couvert de l'honneur de la famille et des traditions!"

Une meilleure protection juridique de l'enfant violenté sexuellement est en cours d'élaboration au ministère de la Femme et de la Famille en collaboration avec des associations. Elle consacrera un chapitre entier à cette question dans le nouveau code de protection de l'enfance, a assuré Moez Chérif.

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