MAGHREB
19/11/2015 11h:10 CET | Actualisé 19/11/2015 11h:56 CET

Ghassen et Marwen, ces deux jeunes musiciens qui ont conquis les rues de Tunis

huffpost

En arpentant les rues de Tunis, vous pourrez peut-être voir deux jeunes hommes munis de leurs instruments, jouant de la musique pour les passants sur des airs de Gnawa et de rythmes africains. Ils s'appellent Ghassen et Marwen, sont tous deux âgés de 19 ans et sont musiciens de rue. Leur rencontre s'est faite totalement par hasard, tous deux passionnées d'art et d'aventure, ils ont décidé ensemble de faire des rues de Tunis leur scène et des passants leur public.

Le Huffpost Tunisie a rencontré pour vous ces jeunes artistes. Découverte.

Marwen, le percussioniste

Marwen Ouni devait avoir 8 ans quand il est entré pour la première fois dans la maison de jeunes se trouvant sur le chemin de son école. Bien qu'intimidé par ceux qui y étaient et qui paraissaient bien plus âgés, il a finalement franchi le pas.

Les personnes qui faisaient des activités dans la maison de jeunes de son quartier habitaient loin et étaient mal vus par les riverains. Souvent, on se moquait de ceux qui faisaient de l'art, mais Marwen avait déjà fait son choix. Il a vite été intégré et cela l'a motivé. Il était avide d'appartenir à ce monde si différent. Cela l'a changé, il devenait un artiste, un porteur de message, une narrateur du quotidien à travers la scène.

"J'ai essayé de former un club de théâtre au lycée mais le directeur a refusé. Il nous a dit que ce n'était pas possible et qu'il n'avait pas les moyens. C'est une honte que dans un lycée public, il n'y ait pas de prof de théâtre", se désole Marwen.

Ses amis et lui ont fini par former un petit groupe qui créait ses propres pièces, les montait et les jouait sans qu'il n'y ait ni encouragement ni encadrement. Les jeunes avaient une salle où ils improvisaient leurs répétitions. Travail, disputes, musique et danses étaient leur quotidien.

Le groupe de théâtre sortait un nouveau petit spectacle ou sketch tous les trois mois, cela leur a permis de participer à des petits festivals locaux et à un festival international à Tizi Ouzou (Algérie).

Marwen finit par rejoindre l'association "Fanni Raghman Anni" (Mon art malgré moi) où il participe aux représentations théâtrales pendant deux ans, malgré le fait qu'il n'ait jamais pris de cours de théâtre. Avec l'association, Marwen a découvert les avantages et les inconvénients de travailler dans la rue.

Quand il décide de quitter l'association, c'est surtout pour évaluer ce qu'il est capable de faire tout seul. Il crée alors le collectif "Groupe Foulen pour le théâtre de rue" qui a notamment travaillé dans des maisons de jeunes et des maisons de culture. Le groupe se déplace dans les régions, se produit dans les facultés et même une fois dans un jardin d'enfants. Des déplacements qui se ponctuent la plupart du temps par des arrestations policières à défaut d'autorisation.

L'aventure n'a pas duré. Tout s'est figé quand le membre le plus actif du collectif a été incarcéré pour consommation de drogue. Le groupe a alors éclaté. Bouleversé par cet incident, Marwen a quitté le collectif sans se retourner. Il a simplement préféré tourner la page.

Peu de temps après, il rencontre Ghassen tout à fait par hasard, et une nouvelle phase de sa vie commence.

Ghassen le guitariste

Style négligé, cheveux longs en dreadlocks, Ghassen Gherissi nous raconte son histoire avec beaucoup d'émotion: "Mon père est un militaire, il a toujours voulu que je sois exemplaire. Il s'attendait à avoir un fils aux cheveux courts et la barbe rasée, toujours présent en cours avec de bonnes notes à l'école… mais c'est loin de la route que j'ai choisie."

C'est au collège que Ghassen a commencé à fréquenter un club de quartier, le "Club pour Enfants Cité Hached". Parfois, il faisait l'école buissonnière pour aller au club car l'école l'étouffait. Ses escapades devenaient plus fréquentes et son père en a eu vent. Il lui interdit de se rendre au club, allant jusqu'à prendre un congé pour suivre tous ses déplacements.

"Un jour j'ai rencontré un ami, guitare sur le dos. Ça m'a bouleversé parce que son père aussi était militaire mais que contrairement à moi, il avait le droit de faire de la musique et de s'amuser", raconte Ghassen.

Il finira par racheter la guitare de ce copain, mais le fait qu'il ne sache pas en jouer a vite agacé son entourage et au bout d'une semaine, elle était confisquée.

Sans moyens de divertissement à la maison, l'apprenti guitariste se dirige vers la maison de jeunes. Il y apprend et y perfectionne au fur et à mesure son jeu de guitare.Mais la famille n'est pas là pour l'encourager, bien au contraire. Très vite il entre en conflit ouvert avec son père et les confrontations se font de plus en plus fréquentes.

Par rébellion, il se laisse pousser les cheveux, le défie, le contredit sur tout.

"Apprendre à dire "non" à mon père a changé ma vie", se confie-t-il

Un soir en regardant une émission sur les musiciens de rue, son père lui lance un sincère: "Un jour mon fils fera de la musique comme ça".

Ghassen le prend au mot.

Le lendemain il jouait dans la rue, à côté du marché de la ville de Bizerte. Les voisins rapportent rapidement à son père qu'il mendie, une version déformée des faits. Ghassen est puni et cette fois, sa guitare est définitivement confisquée. Il se débrouillera plus tard pour en acheter une autre.

Son conflit avec sa famille s'accentue à cause de son échec scolaire. Il quitte la maison et se fait engager comme stagiaire dans un hôtel à Hammamet. Le dimanche, son jour de congé, il part jouer de la musique dans les rues de cette ville balnéaire. Les touristes étrangers ne sont pas les seuls à s'arrêter pour écouter.

Tout va bien pour lui jusqu'en juin 2015, lorsque l'attentat terroriste sur une plage de Sousse sonne le glas de cet épisode de la vie de Ghassen.

L'aventure à deux

De retour à Tunis, les poches vides, Ghassen décide de jouer Place Barcelone. C'est comme ça qu'il fera la connaissance de Marwen, qui vient spontanément se poser à côté de lui pour jouer du bango.

Pendant une demie-heure, les deux jeunes improvisent sans échanger un seul mot. Indéniablement, le courant est passé.

Ils décident de s'entraîner dans la montagne avant d'affronter une nouvelle fois les rues du centre-ville. Ensemble, ils veulent écrire un nouveau chapitre de leurs vies.

"La rue nous a appris à sourire, et à toujours continuer à aller de l'avant", assurent-ils avec fierté.

"Notre rêve c'est de changer cette réalité de vide culturel dans les rues de Tunis. On voudrait que par exemple l'avenue de Paris, c'est là que nous jouons pratiquement tous les jours, soit rebaptisée l'avenue de la "musique" ou "des artistes" ou de la "création". Cette rue abrite le conservatoire national, la maison de culture "Ibn Rachiq", le "4ème Art", l'Institut Français et son théâtre… Nous en avons marre de n'y voir que des passants, des métros, des voitures et rien d'autres", rajoutent-ils.

Les vendeurs ambulants les soutiennent beaucoup. Ils leur prêtent des tabourets, ils leur apportent de l'eau et les encouragent à jouer de la musique. Cela paraissait très invraisemblable de la part de personnes qui ont l'habitude d'écouter d'autres styles de musique.

"Hier un policier nous a arrêté"

Marwen rapporte au HuffPost Tunisie qu'à la veille de cet entretien, un policier est venu les chasser alors qu'ils venaient de s'installer dans une rue assez fréquentée, avant de les emmener au poste de police où ils ont dû expliquer la raison pour laquelle ils se sont installés dans la rue. Leur réponse est pourtant simple: "apporter de la gaieté aux passants de Tunis".

"Pour nous ce n'est pas un problème. C'est plutôt des anecdotes que nous vivons avec la police. Nous ne sommes pas des criminels, nous n'avons pas à en avoir peur".

Ils racontent également comment un camion de police est arrivé à toute vitesse, est monté sur le trottoir avant de s'arrêter devant Ghassen et Marwen, installés devant le ministère du Tourisme.

"On a cru qu'ils allaient nous arrêter", expliquent les jeunes hommes, "finalement, un policier est apparu avec un large sourire, et un pouce levé. Quand on s'est arrêté de jouer, ils ont grogné, nous avons repris pour dix minutes rien que pour leur faire plaisir."

"Ce paradoxe nous le vivons toujours avec la police tunisienne. Nous ne savons jamais à quoi nous attendre, à chaque fois c'est différent", confient-ils.

S'approprier la rue

Quand ils chantent, les jeunes musiciens se sentent investis d'une mission. Ils rêvent d'une grande révolution, d'une révolution culturelle qui pourrait bouleverser les mentalités.

"L'appropriation de la rue est notre but ultime. La rue appartient aux citoyens, ni à la police ni au gouvernement."

Et demain?

Les deux musiciens ont commencé à écrire leurs propres chansons, ils commencent à être connus, attendus. Parfois, ils ont la chance de travailler dans des espaces privés. Il y a aujourd'hui d'autres groupes de musique qui se produisent dans les rues, c'est une sorte de réussite pour eux, une continuité de leur initiative.

"Nous continuerons de faire de la musique, nous allons conquérir les rues de la Tunisie", promettent Ghassen et Marwen.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.