MAGHREB
30/10/2015 13h:51 CET

Tunisie: À Sfax, la prêche du vendredi empêchée par des fidèles soutenant un imam limogé

Prof. Mortel/Flickr

"Nous ne laisserons pas les autorités nous imposer leur choix!". Des centaines de fidèles de la principale mosquée de Sfax, en Tunisie, ont de nouveau empêché le prêche du vendredi pour défendre un imam limogé, démentant les accusations d'extrémisme à son encontre.

Aux cris d'"Allah Akbar", des centaines de fidèles, hommes et femmes mêlés, ont manifesté pour le troisième vendredi consécutif afin de protester contre le limogeage par le ministère des Affaires religieuses de "leur" imam, Ridha Jaouadi.

Ces tensions autour de la mosquée Sidi Lakhmi, la plus importante de Sfax, deuxième ville du pays, s'inscrivent sur fond de nouvelles tentatives de reprise en main du champ religieux par les autorités, dans le cadre de la lutte contre le phénomène jihadiste.

"Le peuple veut le retour de Jaouadi", "le peuple est musulman et ne cède pas", "Battikh dégage", a scandé à la mi-journée la foule, en référence au ministre de tutelle, Othman Battikh.

En sortant de la mosquée, les fidèles ont ensuite défilé jusqu'au siège de l'Organisation tunisienne du travail (OTT), un syndicat proche du parti islamiste Ennahda à la pointe de la contestation.

"Nous voulant transmettre un message au chef du gouvernement Habib Essid, et lui dire que le calme doit être préservé à Sfax. Ce n'est pas par des décisions oppressives et injustes qu'on réalisera la paix dans cette ville", a fait valoir un des orateurs.

Qualifié d'extrémiste par des responsables puis accusé de "collecte d'argent et gestion financière sans autorisation de la mosquée Sidi Lakhmi", Ridha Jaouadi a été interpellé mardi avant d'être remis en liberté provisoire jeudi, dans un geste d'apaisement toutefois jugé insuffisant par les fidèles.

"L'imam Jaouadi est victime d'une grande injustice", s'exclame Saber, un manifestant d'une trentaine d'années, tunique blanche et barbe parfaitement taillée. "Je viendrai chaque vendredi s'il le faut. (...) Nous ne sommes pas des prédicateurs de violence ou de sédition mais (...) nous soutiendrons notre imam jusqu'au bout", renchérit Mongi.

'Règlement de compte'

Debout devant l'une des grandes portes de la mosquée, Bouraoui, un sexagénaire, demande "pourquoi les autorités s'opposent à la volonté de milliers de personnes, des avocats, des médecins, des ingénieurs, des commerçants...". Ce limogeage est "purement politique et les poursuites judiciaires un règlement de compte", s'indigne-t-il.

Fatma défend elle aussi "son ancien professeur", "un prédicateur d'un islam modéré et tolérant".

Le limogeage de l'imam n'est pas un cas isolé. Depuis le début de l'année, une vingtaine d'imams, sur un total de 18.000, ont fait l'objet d'une telle mesure de la part du gouvernement.

Dans le sillage des attentats sanglants du musée du Bardo en mars (22 morts) et de Sousse en juin (38 morts), les autorités ont par ailleurs fermé 80 mosquées n'étant "pas sous contrôle de l'Etat" et soupçonnées d'"inciter au terrorisme". Plus d'une vingtaine sont toujours closes à ce jour.

Depuis la révolution de 2011, qui a mis fin à l'étroite surveillance du champs religieux par le régime du dictateur Ben Ali, les autorités ont tenté de reprendre le contrôle des mosquées, mais sans réel succès.

En 2012, déjà, elles avaient engagé un bras de fer avec l'imam de la prestigieuse mosquée Zitouna de Tunis, qu'elles accusaient d'extrémisme. "Il n'est pas facile de récupérer une mosquée", avait souligné, deux ans plus tard, le ministre des Affaires religieuses de l'époque, Mounir Tlili.

Ces derniers jours, des médias ont replacé les tensions de Sfax dans le cadre d'une "bataille" pour le contrôle des mosquée entre les partis, y compris au sein d'un gouvernement où Nidaa Tounes, première force du pays, s'est allié aux rivaux d'Ennahda.

Sur les plateaux télé, l'imam Jaouadi, la cinquantaine, a de son côté défié quiconque de prouver qu'il tenait des discours extrémistes et fustigé une volonté de le faire taire.

"Ils en ont fait un héros!", glisse, à voix basse, un des fidèles de la mosquée Sidi Lakhmi.

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