MAGHREB
30/10/2015 12h:52 CET | Actualisé 04/11/2015 14h:41 CET

Tunisie: Aïcha, animatrice et maman autoproclamée de 18 enfants au Centre intégré de l'enfance et de la jeunesse à Mornag

A Libyan child peers into the window of a tent in the U.A.E. Red Crescent refugee camp at the Tunisian village of Dhuheiba, Friday, April 22, 2011. In recent weeks, more than 10,000 Libyans from the border region had crossed into Tunisia, and 1,200 found shelter in a tent camp near the village of Dhuheiba, a few miles from the border. (AP Photo/Pier Paolo Cito)
ASSOCIATED PRESS
A Libyan child peers into the window of a tent in the U.A.E. Red Crescent refugee camp at the Tunisian village of Dhuheiba, Friday, April 22, 2011. In recent weeks, more than 10,000 Libyans from the border region had crossed into Tunisia, and 1,200 found shelter in a tent camp near the village of Dhuheiba, a few miles from the border. (AP Photo/Pier Paolo Cito)

Aïcha travaille en tant qu'animatrice. Elle a passé 14 ans à parcourir les centres d’hébergement d'enfants ne bénéficiant d'aucun soutien familial, dont 9 ans dans le centre intégré de l’enfance et de la jeunesse à Mornag, une institution étatique d’accueil des enfants. On en compte 25 dans le pays.

La mission d'Aïcha: jouer le rôle de la mère pour des enfants qui n'en ont probablement jamais eu.

Des enfants en situation difficile

Ses "enfants", elle en a 18 maintenant. "Ils étaient plus nombreux avant", explique-t-elle. Justement, elle aime beaucoup les enfants, c’est pour cela qu’elle en a fait son métier: "C’est un choix réfléchi, voulu, même si je ne m’attendais pas à autant de difficultés."

Au départ, les enfants accueillis dans le centre étaient uniquement des orphelins, puis l’Etat a opté pour un élargissement vers les cas dits "sociaux": les enfants de parents en prison, d’une mère malade et d’un père violent ou alcoolique, etc.

"Tous vivaient dans un environnement familial très difficile, émaillé par la pauvreté, la violence. Ils traînent avec eux un héritage familial douloureux et complexe et ceci se reflète sur leur comportement", raconte Aïcha.

Ces enfants sont des écoliers mais "ont l’âge mental d’un adulte de 20 ans. Ils sont particulièrement rusés et savent tous les rouages de la vie ainsi que les vices les plus inimaginables pour des personnes de leur âge!".

Les enfants qui arrivent au centre doivent avant tout s’adapter à la vie en communauté: "Quand plusieurs personnes partageant le même calvaire sont amenées à cohabiter ensemble, c’est particulièrement difficile pour eux et pour nous."

"Le centre manque de moyens pour le sport et les activités artistiques"

Avant, Aïcha travaillait surtout la nuit, "c’est le moment où tout peut dégénérer rapidement. Les bagarres sont particulièrement violentes: des jets de chaises, de tables, tout ce qui se trouve à leur portée pour se faire le plus de mal possible. C’est la loi du plus fort malheureusement, ces enfants violentés deviennent violents à leur tour", regrette-t-elle.

Pour canaliser cette violence, il n'y a que le sport ou les activités artistiques.

"Or, on manque de moyens dans le centre pour mettre en place ces activités. On est obligé de les envoyer dans la maison de jeunes la plus proche. Malheureusement, quand ils échappent à notre contrôle, ils deviennent ingérables. Il faut que ces activités soient instaurées au sein du centre pour qu'on puisse garder un œil sur eux".

Les enfants sont également scolarisés dans l’école la plus proche. "Hélas, ils ne sont en général pas très doués pour les études. Ces gamins sont dotés d’une intelligence sociale extraordinaire pourtant. Ils sont loin d’être nuls. Il y a même des réussites spectaculaires", insiste Aïcha.

Émue, elle nous raconte comment "ses filles" étudiaient dans la salle de bain pour ne pas gêner celles qui dormaient. C’était au centre du Kef, de Sakyet Sidi Youssef plus précisément. "Chacune avait son tour dans le salle de bain, une rotation en somme", dit-elle avant d'ajouter qu'elles étaient "de vraies combattantes."

Aïcha retrouve le sourire quand elle évoque "ses enfants " devenus médecins ou professeurs. "Mais ils n'oublient pas d'où ils viennent. Celui qui est devenu médecin vient ausculter les enfants, une professeure d’anglais leur consacre des cours".

Aïcha affirme que ceux qui rentrent chez eux le soir réussissent mieux que les autres. Ceux-là reçoivent les aides matérielles et bénéficient d’un suivi par le personnel du centre, mais ils rentrent chez eux le soir. "Il n’y a pas de rupture totale avec le milieu familial, ça contribue à avoir un équilibre psychologique parfois", explique Aïcha.

L’Etat encourage d’ailleurs ce système: "ça réduit les dépenses, responsabilise les parents et c’est mieux pour l’enfant."

A bout de souffle

Après 14 années à s'être dédiée corps et âme aux enfants, Aïcha "n’a plus le souffle" pour continuer à les assister de près. Elle travaille désormais dans l'administration: "Il faut que je trouve plus de temps pour mon mari et mes enfants".

Elle continue son métier mais différemment, en se déplaçant désormais pour leur rendre visite et assurer leur contrôle et leur suivi.

Aïcha n'a jamais regretté son choix malgré tous les obstacles rencontrés: "Mon plus grand plaisir reste quand l'un d’eux me rend visite pour prendre de mes nouvelles, m’appelle lors des fêtes ou quand à la fin de l’année scolaire un enfant m’apporte le carnet scolaire pour me dire qu’il est admis. C’est une fierté pour moi, ma plus belle récompense!"

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