MAGHREB
28/10/2015 08h:35 CET | Actualisé 28/10/2015 12h:07 CET

Goncourt 2015 - Bernard Pivot à Tunis: "Nous sommes venus pour voter et voter c'est l'acte essentiel de la démocratie" (INTERVIEW)

Tunisian culture minister Latifa Lakhdar, right, and France's  Bernard Pivot, who chairs the jury of the Goncourt literary prize, answer reports at the Bardo museum in Tunis, Tuesday, Oct.27, 2015. Pivot announced the final list of the Goncourt contenders at the Bardo Museum, in a gesture of solidarity with a country that has seen scores of tourists killed in extremist attacks but is also home to this year's Nobel Peace Prize laureates. (AP Photo/Hassene Dridi)
ASSOCIATED PRESS
Tunisian culture minister Latifa Lakhdar, right, and France's Bernard Pivot, who chairs the jury of the Goncourt literary prize, answer reports at the Bardo museum in Tunis, Tuesday, Oct.27, 2015. Pivot announced the final list of the Goncourt contenders at the Bardo Museum, in a gesture of solidarity with a country that has seen scores of tourists killed in extremist attacks but is also home to this year's Nobel Peace Prize laureates. (AP Photo/Hassene Dridi)

Les quatre finalistes du prix Goncourt 2015 ont été annoncés mardi 27 octobre au musée du Bardo, un lieu symbolique choisi par le prestigieux jury pour cet événement. Il s'agit de "Titus n'aimait pas Bérénice" de Nathalie Azoulai, "Boussole" de Mathias Enard, "Les Prépondérants" de Hédi Kaddour et "Ce pays qui te ressemble" de Tobie Nathan.

Après avoir visité le musée du Bardo, rencontré le président Béji Caid Essebsi et la ministre de la Culture Latifa Lakhdhar, les membre du jury ont délibéré dans une salle du musée durant près d'une heure. Didier Decoin, écrivain membre du jury, a ensuite annoncé les finalistes devant un parterre de journalistes. Des applaudissements ont salué la présence dans la liste tant attendue de Hédi Kaddour, un auteur franco-tunisien.

Mais cette visite en Tunisie ne se résume pas à cette annonce rapide et "symbolique". Des conférences et des signatures ont été organisées dans des lieux culturels tunisois et un prix tunisien sera soumis au jugements de 165 lecteurs (étudiants, élèves et lecteurs francophones sélectionnées dans plusieurs établissements comme les lycées français, les médiathèques françaises, l'université du 9 avril ou l'IHEC). Le président du jury, Bernard Pivot, journaliste et critique littéraire connu pour ses grands entretiens littéraires depuis les années 70, nous parle de ce séjour qui a commencé le 25 octobre dernier.

Les choix des finalistes aujourd'hui a-t-il été effectué à l'unanimité?

L’unanimité, ça n’existe pas chez nous heureusement. Les délibérations sont toujours animées. Mais je crois que le dernier prix qui a été donné à l’unanimité remonte à 1970 avec Michel Tournier (Le Roi des aulnes). Donc vous voyez que c’est rare.

Ce choix se fait-il par un vote des membres du jury ?

Oui. C’est un vote oral où chacun prend ses responsabilités et annonce son vote d’une manière très sonore du ou des livres qu’il veut qualifier.

Quelles sont vos impressions sur le milieu culturel tunisien à travers vos rencontres et vos conférences à Tunis ?

Je me rappelle surtout de la journée d’hier où nous avons tous rencontré des lycéens et des étudiants faisant partie du jury du "Choix de la Tunisie". C'est un prix parallèle à celui de Paris, qui sera annoncé le 19 décembre. L'auteur choisi parmi les quatre finalistes sera invité en Tunisie, édité par une maison d'édition tunisienne et traduit en arabe. Nous avons été très impressionnés et surpris par la pertinence des interventions de ces jeunes, la qualité de leurs questions, l’enthousiasme qu’ils ont manifestés. Par sa jeunesse que nous avons malheureusement fréquentée pour trop peu de temps, le pays nous est apparu plein d’énergie. J’étais par exemple au lycée Habib Bourguiba avec des élèves de terminale. Nous avions eu avec eux des débats passionnants. Ils nous ont posé des questions. Les journalistes n’en posent pas de meilleures.

Avez-vous l'impression d'avoir été accueilli par le public tunisois comme une star?

Oui effectivement mais ça c’est l’effet de la télévision, pas de mes livres. La télévision grandit l’audience et la popularité. Des Tunisiens de plus de 40 ans se souviennent d’Apostrophe ou de Bouillon de culture, mes deux émissions littéraires qui étaient diffusées sur la deuxième chaîne.

Quels sont les auteurs maghrébins qui vous ont marqués?

Je trouve d’abord le terme "auteurs maghrébins" un peu réducteur et facile. Mais c’est un terme qui est entré dans les mœurs. Les trois pays du Maghreb sont différents. C’est un peu comme si on parlait de l’Europe. Le terme est utilisé en réalité pour les différencier des pays de l’Afrique subsaharienne. Quoi qu’il en soit j’aime beaucoup Tahar Ben Jelloun que nous avons invité il y a quelques années pour faire partie des Goncourt et nous sommes très contents d’avoir cet auteur. J'aime aussi Boualem Sansal ou Kamel Daoud mais j’aime aussi bien les auteurs africains subsahariens, belges, québécois. Ils contribuent tous à la richesse de la littérature.

Les auteurs qui vous ont marqués lors de vos interviews télévisées?

Un homme qui a marqué ma vie professionnelle c’est Alexandre Soljenitsyne, un auteur russe qui avait dénoncé le système concentrationnaire soviétique du Goulag, que j’ai contribué à médiatiser dans les années 1970. Je l’ai interviewé quatre fois. Je l’ai suivi de depuis son exil de Russie. Un autre auteur russe célèbre que j’aime beaucoup, c’est Vladimir Nabokov qui avait exigé, pour venir à Apostrophes, d’avoir mes questions à l’avance et de lire ses réponses pendant l’émission. C’est le seul document que nous avons de lui. C’est pour moi un grand souvenir tous ces tête-à-tête avec des monstres de la littérature du 20ème siècle. Mais en même temps je suis arrivé un peu tard pour avoir des écrivains comme Malraux ou Sartre.

Vous êtes devenu très actif sur Twitter ces dernières années? En tant qu’écrivain, que pensez-vous de ce moyen d’expression?

J’en pense le plus grand bien dans la mesure où l’on s’en sert non pas pour insulter des gens, dire des choses racistes ou extrémistes mais pour diffuser modestement des sentiments, des pensées, des coups de cœurs ou des souvenirs en 140 signes. Ce qui oblige le crâne à bien réfléchir pour tasser des mots. C’est à la fois un exercice de style et un exercice frontal. Mais avec mon lourd passé en la matière, je suis obligé, contrairement à la plupart des usagers de twitter, de respecter l’orthographe, la conjugaison et la ponctuation.

Vos coups de coeurs personnels de cette rentrée?

Il y en a beaucoup: Boualem Sansal (2084), Thomas B. Reverdy (Il était une ville). J’aime beaucoup aussi le roman de Hédi Kaddour, Les Prépondérants. Il n’y a peut-être pas de livres parfaits mais c’est une année très riche.

Quelle est la symbolique de votre visite au Bardo?

On vient quand même dans un lieu où il y a des tueurs qui ont flingué des personnes qui regardaient des œuvres d’art. Nous sommes venus pour voter et voter c’est l’acte essentiel de la démocratie. Cela nous a paru être un symbole.

Quel a été l'objet de votre rencontre avec le président tunisien?

Le président de la République qui nous a reçus mardi matin a très bien perçu ce que nous allions faire. Ils nous a dit qu’il croit beaucoups en ce genre de symboles parce qu’il sont proteurs de significations et d’espérance.

Croyez-vous vraiment à l'efficacité de ces symboles?

Concrètement ce n'est pas extraordinaire mais ce sont quand même des symboles.

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