MAGHREB
22/10/2015 11h:55 CET | Actualisé 23/10/2015 07h:01 CET

Tunisie - Une nuit dans un cabaret: "Laisser faire, tout en gardant en tête la ligne rouge à ne pas dépasser"

24-05-2013 @ MC.HC <b>Maison des Cultures . Huis van Culturen</b> @ Molenbeek [.Bruxelles 1080 Brussels.]
<b>Spectacle de danses orientales</b>.
Organisation : Dance Academy <b>ART &amp; SENS | La Maison des Cultures de Molenbeeek</b>.
Serie <b>#5</b>
*
See more pictures @ my Flickr set <b>2013| Oriental Dances #5</b> :: <a href="http://www.flickr.com/photos/lievensoete/sets/72157635514988110/">www.flickr.com/photos/lievensoete/sets/72157635514988110/</a>
Lieven SOETE/Flickr
24-05-2013 @ MC.HC <b>Maison des Cultures . Huis van Culturen</b> @ Molenbeek [.Bruxelles 1080 Brussels.] <b>Spectacle de danses orientales</b>. Organisation : Dance Academy <b>ART &amp; SENS | La Maison des Cultures de Molenbeeek</b>. Serie <b>#5</b> * See more pictures @ my Flickr set <b>2013| Oriental Dances #5</b> :: <a href="http://www.flickr.com/photos/lievensoete/sets/72157635514988110/">www.flickr.com/photos/lievensoete/sets/72157635514988110/</a>

Un vendredi soir, dans le centre-ville de Tunis. Seuls quelques hommes sont encore présents dans les ruelles. Certains fument une cigarette devant un café ou un restaurant, d’autres font simplement une course.

Il est minuit, la plupart des restaurants ont déjà terminé leur service et rares sont les cafés qui restent ouverts. Coincé entre un restaurant et un café, un établissement semble pourtant se réveiller. À l’entrée, un homme assure la sécurité. À l’intérieur, c’est un tout autre monde qui s’affaire…

Un autre monde

Des cabarets en Tunisie, il y a en des dizaines. Officiellement, ces lieux proposent de consommer et de se restaurer en présence de danseuses et d’un orchestre. Certains accueillent une clientèle aisée, d'autres sont plus abordables.

Des escaliers, éclairés de néons rosâtres, font office d’entrée et nous propulsent directement dans la salle qui est déjà presque comble.

Le chanteur, encore assis, commence à peine son set à l’aide de ses deux musiciens. Dans le public, que des hommes. Des vieux, des jeunes, il y en a pour tous les goûts. Mais ils ne sont pas là pour les beaux yeux du chanteur… Entre les tables déambulent plusieurs filles. Souriantes, elles semblent pour la plupart dopées par l’excitation. Elles se promènent à coup de déhanchements et de regards suggestifs.

De leur côté les hommes les dévisagent et les déshabillent du regard en souriant et en applaudissant au rythme de la musique. Une des femmes, habillée en danseuse du ventre, s’approche près de plusieurs hommes. Si ces derniers glissent un billet dans son soutien-gorge ou dans sa culotte, elle effectue alors une danse “privée”, debout sur la chaise côtoyant celle de l’homme qui a payé. À la fin de chaque danse, on la voit se pencher vers l’homme, puis se relever en souriant avec un "non".

Najib, 62 ans, est un habitué du lieu. Marié, père de trois enfants et propriétaire d’un café, il “vient ici deux fois par semaine”. “Je viens pour l’ambiance, c’est plus gai que chez moi”, dit-il en riant. Najib ne danse pas, il se contente de fixer les filles, en drague certaines. Il veut “tenter sa chance”, lance-t-il. Pendant la soirée, une fille vient s’asseoir sur ses genoux et le dorlote, avant de s’attabler avec d’autres hommes. “Elle fait ça avec tout le monde. J’ai couché quelques fois avec elle, mais elle n’est pas vraiment mon style. Il faut être bourré pour le faire”, s’exclame l’homme.

Ne pas dépasser la ligne rouge

Vers l'arrière de la salle, deux jeunes filles dansent, sourire aux lèvres. L'une d'elles a un air de gamine et semble particulièrement agitée. Elles sont accompagnées par trois hommes âgés ayant la quarantaine. Yosr et Salwa, âgées respectivement de 23 et 30 ans, sont vendeuses.

Originaire du gouvernorat de Siliana, Yosr est venu à Tunis pour étudier la langue et la littérature anglaises. Un cursus qu'elle ne tarde pas à interrompre: "Je n’étais pas très douée pour les études. Mon baccalauréat décroché, je n’avais pas trop le choix, l’anglais c’était par défaut. J’ai passé deux années à la fac. Bien sur j’ai redoublé et, lassée j’ai renoncé".

Issue d’une famille modeste, elle doit se prendre en charge. "Mon père m’envoie des miettes, à peine de quoi me nourrir." Mais l'idée de retourner là-bas ne lui effleure pas l'esprit. "Je m'ennuie tellement, il n'y a rien pour se distraire".

Les deux filles se sont rencontrées six mois auparavant. "On a loué un appartement au centre-ville ensemble et là j’ai fait connaissance avec ses amis. Des hommes de tous âges. Certains sont des vrais amis sur qui on peut compter", continue Yosr. De simples amis serviables? "Nul ne l’est sans arrière pensées", ironise-t-elle.

"Il faut être maligne avec les hommes. Ne rien donner gratuitement, il va te jeter après comme un vieux torchon et là tu seras ruinée", explique Yosr. Son astuce: "Laisser faire sur certains plans, un flirt poussé mais tout en gardant en tête la ligne rouge à ne pas dépasser: la virginité. Il peut me prendre par derrière s’il a trop envie", dit-elle en riant. En contrepartie, Yosr est entretenue partiellement par ses amants: "Ils me donnent de quoi acheter de nouveaux vêtements, payent les factures, parfois ma part de loyer, ça dépend".

Yosr ne se considère pas pourtant comme prostituée. "D’abord je ne me livre pas entièrement. Puis je ne traîne pas tous les jours avec un homme différent. Ils ne sont pas cent non plus! Avec certains d’entre eux, il y a même des sentiments", s’exclame-t-elle.

Sous les apparences...

Dans le cabaret, c'est l'apogée de la soirée. Le chanteur s'est déjà levé depuis longtemps, il laisse à présent quelques hommes prendre le micro à sa place. La danseuse du ventre, qui avait été sollicitée par plusieurs hommes, s'engouffre vers les escaliers qui mènent à la sortie vêtue d'une djellaba noire. Quelques secondes plus tard, un des hommes à qui elle avait parlé lui emboite le pas.

Le chanteur reprend le micro et continue sa performance pour le plus grand bonheur de Asma (nom d'emprunt), qui se relève de sa chaise et accompagne le rythme strident de la mélodie. De ses yeux, une immense tristesse se reflète. Pourtant, elle se trémousse comme transcendée par la musique.

À 45 ans, divorcée et directrice d'un établissement public, elle "n’a que des amis pour la consoler" et veut "partager quelques moments de bonheur où on oublie tout". Après un mariage raté avec un mari violent, "qui a retourné sa rage due à sa stérilité" sur sa femme, elle passe ses soirées dans ce cabaret.

Elle y chante et y danse avec ses amis, hommes et femmes confondus, des habitués du lieu. "Je ne bois pas beaucoup, je viens seulement pour m’amuser, faire passer le temps. Rien de plus. Je rentre après seule comme je suis venue", assure-t-elle.

Deux heures tapantes, les serveurs rallument les lumières. La salle éclairée montre alors un autre visage. Celui, plus cru, des hommes qui attendent les filles pour continuer la soirée ailleurs...

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