MAROC
12/10/2015 10h:00 CET | Actualisé 12/10/2015 12h:59 CET

Fouzia Assouli: "L'intrusion de la pensée radicaliste freine l'évolution de la situation des filles au Maroc"

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ENFANCE - Le 11 octobre 2012, la journée de la fille a été proclamée par les Nations unies. L’occasion de revenir sur la situation de la fille marocaine pour le troisième anniversaire de cette journée qui veut sensibiliser l’opinion publique sur la question. Education, travail, droits… Fouzia Assouli, présidente de la Fédération de la ligue démocratique des droits des femmes, livre son analyse sur les difficultés et les injustices que subit encore la fille marocaine.

HuffPost Maroc: Quels sont aujourd'hui les défis que rencontre la fille marocaine?

Fouzia Assouli: La fille marocaine est au coeur de plusieurs défis. Certains sont d’ordre culturel: un patriarcat bien ancré renforce la discrimination. L’éradiquer n’est pas facilité par les cadres législatif et juridique qui restent sur certains points discriminatoires, comme c’est le cas pour l’héritage ou encore l’accès des femmes soulalyate aux terres guiche et collectives.

Aujourd’hui, le plus grand défi est d’instaurer cette instance de la parité et de lutte contre la discrimination dictée par la constitution. Encore faut-il qu’elle voit le jour en tant qu'instance autonome qui protège contre les discriminations. Or, le projet comme il est conçu aujourd’hui, est dépourvu de cette mission. Il faut que cette instance puisse mener des enquêtes, arbitrer, suivre les politiques publiques concernant les discriminations et intervenir dans ce sens.

Où se situe la place du Maroc par rapport aux pays arabes concernant la situation des jeunes filles?

Nous sommes toujours comparés aux pays du Moyen-Orient, alors que nous avons une histoire et une identité très différentes. Nous sommes plus proche de l’Europe que du Moyen-Orient même si nous gardons cette arabité en commun. Concernant le droit des femmes et des jeunes filles, le Maroc a connu un mouvement de la société civile assez fort, des réformes ont été entamées de 1993 à 2003 avec la nouvelle moudawana. Malgré tout, nous restons très faibles sur le plan économique. Nous connaissons un net recul. Seulement 25% des femmes sont actives, alors que nous sommes arrivés auparavant à 30%. Il y a des résistances très fortes, ainsi que l’intrusion de la pensée radicaliste qui freine l’élan de cette évolution.

Les femmes accèdent aujourd’hui à plusieurs domaines qui étaient auparavant réservés aux hommes, mais restent très peu représentées dans les sphères de décision. Dans la fonction publique, 16% des femmes sont responsables alors qu’elles représentent 42% de la fonction publique. Les mesures aujourd’hui se restreignent aux aides sociales, plutôt que de se lancer dans des réformes structurelles dans le but de rendre aux filles et aux femmes leur place au sein de la société et des milieux de l’éducation et du travail.

En 2012, une étude a estimé à 30.000 le nombre de "petites bonnes". Comment faire pour éradiquer ce fléau, d'un point de vue législatif ou encore culturel?

Depuis 1994, on tient un plaidoyer pour lutter contre le travail des petits filles. La place des filles est l’école. Car si le droit du travail limite l’âge minimum à 15 ans, cette limite est liée à des conditions qui ne se trouvent pas dans le travail domestique: contrôle des conditions de l’emploi, détermination des heures de travail. Ce qui en fait une certaine forme d’esclavage qui persiste au Maroc.

Nous avons donc réclamé que le travail ménager soit permis à partir de 18 ans. D’abord parce qu’un mineur ne peut signer de contrat, mais aussi parce que ces filles viennent des milieux ruraux, ce qui fait qu’elles logent chez leurs employeurs. Les heures de travail ne peuvent donc être fixées et l’Etat ne peut rentrer dans les logements pour contrôler les conditions d'emploi.

Si le projet de loi a maintenu l’âge de 15 ans comme limite, il est passé à la deuxième chambre. De notre côté, nous maintenons notre plaidoyer pour que cet article soit modifié. C’est à l’Etat de prendre les choses en main. La loi seule peut agir sur le comportement. Elle est un levier nécessaire qui peut être épaulé par la suite par des campagnes au niveau de la sensibilisation, de l’enseignement, des mosquées et des médias.

Selon l’article 143 du code du travail, "les mineurs ne peuvent être employés ni être admis dans les entreprises ou chez les employeurs avant l'âge de quinze ans révolus". La justice punit-elle les employeurs de mineurs?

Le travail des mineurs est clairement puni dans l’article 150 du code du travail. Cela peut aller d’une amende de 2.000 à 5.000 dirhams jusqu’à des peines d’emprisonnement de trois mois. Mais le problème est que le travail domestique ne relève pas du code du travail. Une loi est donc à spécifier dans ce cas.

Au Maroc, près de 59% des enfants déscolarisés sont de sexe féminin. Qu'est-ce qui fait, à votre avis, que les statistiques soient plus alarmantes du côté des filles?

Vous imaginez qu’une fille puisse faire dix kilomètres par jour pour accéder à l’école? En plus du manque d’équipements et d’infrastructures, la pauvreté persiste. Il faut d’abord mettre en marche toutes les conditions favorables à la scolarisation des filles, surtout en milieu rural. Une fois que cette phase est aboutie, il ne faut pas hésiter à créer une loi qui pénalise les familles qui ne permettent pas à leurs filles d’aller à l’école. Mais on ne peut contraindre les familles si ces conditions n’existent pas. C’est une équation où les éléments sont liés.

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