MAROC
07/10/2015 12h:45 CET | Actualisé 23/10/2016 12h:18 CET

Comment le Maroc a vécu les années hippies

Comment le Maroc a vécu les années hippies
dr
Comment le Maroc a vécu les années hippies

HISTOIRE - 1970 à Rabat, devant la boîte de nuit L’Entonnoir. Les gens essoufflés sortent prendre l’air un instant, les poumons enflammés sous leurs pulls shetlands après des heures de danse sur le dernier Edwin Starr. À l’intérieur, Alifi Hafid, DJ incontournable des années hippies au Maroc, passe les derniers maxi 45 tours qu’il se procure chez les Boys de la base militaire américaine de Kenitra. Des années plus tard, il introduira le reggae dans le royaume.

Lui, le Alan Freed du Maroc, disparaît en mars 2007, laissant derrière lui des heures ininterrompues de bonheur hertzien: Bob Marley, 10CC, les Doors… Il faisait danser le Maroc, le Maroc aimait ça et le lui rendait en se déhanchant sauvagement sur de la soul, genre musical jusque-là réservé à une élite intellectuelle faute de large diffusion dans le royaume.

"Quand les gens voulaient changer d'ambiance, ils allaient au restaurant Jour et Nuit manger un coup et à La Cage, une autre boîte de nuit. Ou alors ils fumaient des joints dans leur R4" nous confie Hamid, un ancien hippie qui travaille maintenant dans les télécommunications à Rabat. "Certains avaient leurs instruments dans le coffre et, sur un parking, au hasard d’une avenue, improvisaient des 'jam sessions' mi-gnawa mi-psychédéliques au rythme de la derbouka, du oud et des guitares folk".

Mais Rabat n’est pas la seule ville du royaume qui bouge - loin de là. Au nord, Tanger attire aussi les bohèmes et jet-setteurs en tout genre. Peu avant les années 70, la ville avait déjà une réputation sulfureuse: l’héritière Barbara Hutton, connue pour ses fêtes fastueuses, avait ses habitudes dans la ville du détroit où elle recevait l’intelligentsia internationale. "Il n’était pas rare de croiser Paul Bowles au café Hafa ou William Burroughs à la Villa Muniria, tapant à toute vitesse des paragraphes décousus qui allaient, plus tard, intégrer son roman 'Les Garçons Sauvages'" nous raconte Soumaya Akaâboune, la fille du regretté Abdeslam Akaâboune .

akaaboune

Abdeslam Akaâboune surnommé "Monsieur Tanger"

Celui que l’on nommait "Monsieur Tanger" pour son réseau de connaissances étendu dans la ville et un passé dans les services d’espionnage du royaume était, par ailleurs, un passionné de musique gnawa et s’était entiché des hippies au point de recevoir les Rolling Stones chez lui à chacun de leur passage dans la perle du nord. C'est au Maroc que Brian Jones, le fondateur du groupe de rock et sa troupe, s'initient au sebsi et au maâjoune à la fin des années 1960, accompagnés de l’actrice Anita Pallenberg.

anita pallenberg

Anita Pallenberg à Marrakech

Jimi Hendrix quant à lui trouvera son bonheur à Essaouira durant l’été 69, tandis que Jim Morrison et sa compagne Pamela Courson s’arrêteront à Tanger puis dans la ville ocre pendant l’été 71 pour fuir le scandale soulevé par Morrison lors d'un concert à New Haven, dans le Connecticut - il aurait montré son pénis à la foule.

keith richards

Keith Richards visiblement sous le charme du sebsi

Le rêve hippie, introduit au Maroc par les touristes saxons et germaniques venus ici pour se dépayser, gagne peu à peu le territoire. "Le Maroc est assez proche de l’Europe mais est, en même temps, à des années-lumière de la culture formelle et rigide des Anglais et Allemands" nous explique Soumaya.

Ainsi, les gens sont plus décontractés, les cheveux poussent et les pantalons se resserrent au niveau de l’entrejambe. Finis les pantalons gris et les coupes carrées, les jeunes s’encanaillent et la première génération de baby boomers finit par découvrir des produits jusque-là inconnus. Petit à petit, le jazz fait sa place, suivi des chewing gums, des cigarettes Lucky Strike et du Coca-Cola. La figure du teenager américain s'exporte au Maroc.

Le peintre Ouzzine Aherdane, fils du fondateur du Mouvement Populaire Mahjoubi Aherdane, se souvient de cette période: "Nous étions libres, nous avions l’avenir devant nous et nous voulions le saisir. Le Maroc bouillonnait, il n’était pas rare de voir Leo Ferré en boîte à Casablanca ou d’attraper un spectacle de Brel à Rabat. Les temps ont bien changé, nous avions une certaine prospérité économique, c’est vrai, mais il ne faut pas baisser les bras, il faut tirer le plus grand parti possible de chaque époque, c’est ça la véritable lucidité", confie l'artiste.

Mais tout le monde ne voit pas forcément d'un bon oeil l’afflux de hippies dans le royaume. À la frontière, les autorités marocaines refusent parfois de laisser passer les jeunes aux cheveux longs, considérés comme des ennemis intellectuels à cause de leurs moeurs dépravées et de leur volonté de vivre loin de toute autorité.

"Je me rappelle quand The Clash, le groupe punk, était venu au Maroc: on leur a interdit le passage à la douane, à cause de leurs cheveux!" raille Soumaya Akaâboune. Pourtant, les habitants du royaume ne voient pas forcément ces "va-nu-pieds" de la même façon: ils étaient en effet appréciés pour leurs bonnes manières et leur volonté de paix, un peu moins pour leur hygiène corporelle douteuse. La jeune bourgeoisie marocaine, par contre, leur jetait souvent des regards obliques, méprisant ces gens désintéressés aux cheveux longs, voyant en eux des "ratés" manquant d’ambition: pour Hamid, à cette époque, il y avait "lbitniks" d'un côté, et les "oulad mama" de l'autre.

Certains Marocains épris de liberté les voyaient arriver "comme une bouffée d’air frais" en ces temps stricts politiquement, "mais ironiquement, eux nous percevaient comme les libérateurs d’une société prise dans un carcan", rappelle Mme Akaâboune. Car c'était bien pour fuir une société marquée par les Trente Glorieuses et qui ouvrait la porte au consumérisme effréné que les hippies étrangers venaient trouver refuge au Maroc, essayant tant bien que mal d’échapper au puritanisme de leur pays d’origine, pour s’essayer ici à d'autres expériences, plus ou moins licites.

Pour l’anecdote, Brian Jones, en 68, découvre le village de Jajouka dans la région du Rif et y enregistre un album ("The Pipes of Pan at Jajouka"), sous l’initiative du peintre et écrivain Brion Gysin. Le poète Beat voyait en cette fête une analogie des Lupercales Romaines. En effet, la tradition dans ce village veut qu’un jeune homme court durant la nuit drapé d’une peau de mouton récemment tué pour effrayer les habitants. Peut-être une analogie de Pan, divinité de la Nature grecque, Satyre protecteur des bergers et des troupeaux représenté dans l’imagerie homérique comme une créature aux sabots de chèvre.

LIRE AUSSI: