MAROC
28/09/2015 03h:53 CET | Actualisé 11/10/2015 10h:36 CET

Réfugiés syriens au Maroc: L'exil pour survivre (REPORTAGE)

MIGRATION - Ils sont plus de quatre millions à avoir été poussés par le conflit syrien hors des frontières de leur pays. Si la plupart d’entre eux vivent dans des camps et des appartements du Liban, de Turquie ou encore de Jordanie, quelques milliers de Syriens soumis à l’exil ont également trouvé refuge au Maroc dans l'attente pour certains d'une traversée vers l'Europe ou de la reconnaissance de leur statut de réfugié par les autorités.

C’est dans un petit appartement du quartier d’Hay Farah Essalam, situé à Oulfa, banlieue dortoir de Casablanca, que nous retrouvons Ali Kheder Ali. Arrivé au Maroc il y a un peu plus d’un an avec sa femme et ses deux filles, Ali habitait dans la ville de Zabadanie, située à proximité de la frontière avec le Liban. Si Zabadanie se trouve sur un axe stratégique reliant Damas à Beyrouth, c’est également la dernière ville tenue par les rebelles dans le Qalamoun, région montagneuse de l’Ouest de la Syrie.

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"Nous avons tenté de résister et de rester en Syrie mais ma maison a été bombardée, je suis alors parti de Syrie vers le Liban, j’ai deux filles et deux garçons, nous avons décidé de quitter la Syrie après toutes ces souffrances, le blocus et les destructions", raconte Ali qui a perdu de nombreux membres de sa famille dans le conflit, arrêtés, kidnappés, parfois même exécutés sous ses yeux. "Nous n’avions plus le choix, cette guerre nous a broyés", souffle-t-il tout en servant le thé dans ce petit salon modeste aux murs immaculés.

Sur les genoux d’Ali, ses deux filles, Zahra et Aya, âgées de 6 et 10 ans respectivement. Si la plus grande a réussi à reprendre son cursus scolaire, Zahra doit elle encore patienter à la maison avant de trouver une place sur les bancs de l’école marocaine. "La plus jeune sait très bien faire la différence entre le bruit d’un avion de chasse ou un autre", précise le père de famille, lui-même visiblement très tourmenté par l’enfer qu’ils ont vécu, les bombardements, les ruines, les morts, la terreur…

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Un départ vécu comme un déchirement

Nawal, d’origine marocaine, est la seconde épouse d’Ali. Elle raconte avec beaucoup de sang-froid la nuit qui a failli lui coûter la vie et ainsi motiver l’exil de toute la famille. "Nous sommes restés environ deux ans en pleine guerre, on nous avait coupé l’électricité mais nous avions une petite lampe à batterie. Quand je l’ai allumée un soir pour préparer le diner, un sniper a tiré, Dieu m’a protégée, la balle allait me toucher en pleine tête mais elle m’a frôlée derrière l’oreille pour finir sur le placard. Et après cette nuit nous avons fui", se rappelle-t-elle.

"Mes filles vivent encore la peur au ventre. Même si elles jouent et rigolent, elles sont traumatisées. Lorsqu'on dormait et qu’il y avait des bombardements et des explosions au-dessus de nos têtes, on ne savait jamais si nous allions survivre ou pas", explique Nawal.

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Après avoir fait des démarches auprès de l’Ambassade du Maroc pour trouver refuge au Royaume, la petite famille s’installe au Liban dans l’attente du précieux sésame. Nawal et ses deux filles sont rapatriées, tandis qu’Ali patientera un mois avant de recevoir son visa. Il bénéficiera par la suite de la campagne massive de régularisation des migrants initiée par le Maroc en 2014. Un départ vécu pourtant comme un déchirement pour ce père de famille, qui laisse derrière lui Habiba sa première femme ainsi que ses deux fils, Ahmed et Mohamed.

"Mes deux fils sont restés bloqués au Liban avec leur mère parce qu’en tant que Syriens, ils ont besoin d’un visa. Nous avons tout essayé, nous avons appelé le HCR, les autorités marocaines et les organisations des droits de l’homme, on nous dit que l’affaire est toujours en cours d’examen mais eux ils sont toujours bloqués là-bas où ils souffrent énormément", se lamente Ali, tout en nous montrant des photos de ses deux fils jouant dans le jardin enneigé de leur ancienne villa en Syrie.

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Ahmed et Mohamed vivent désormais à Baalbek, au centre-est du Liban. Sur place, l'éducation des réfugiés syriens reste extrêmement sous-développée. Selon l’Unicef, sur les 400.000 enfants en âge d’être scolarisés, seuls 106.000 sont inscrits dans les écoles publiques. Le gouvernement libanais ne les a acceptés qu'en janvier 2015. Les fils d’Ali ne sont admis à l’école que 3 heures par jour en raison des capacités d’accueil totalement dépassées, précise Ali.

Proies faciles pour l’exploitation, de nombreux enfants syriens ont dû renoncer à poursuivre leurs études, contraint de trouver du travail pour survivre. "Malheureusement dans les pays arabes, il n’y a pas de conventions avec le HCR ou ses partenaires au sujet du regroupement familial, il n’y a aucun texte de loi. Nous ne reprochons rien au gouvernement marocain ni au HCR, nous respectons les décisions de souveraineté, mais nous appelons le roi à nous regarder avec miséricorde. Je suis Syrien vivant au Maroc, je ne peux pas revenir dans mon pays, j’ai deux filles qui vivent avec moi et deux fils bloqués au Liban. Le regroupement familial, c’est l’unique chose que nous espérons", implore Ali.

Avec deux loyers à assumer, l’un de 180 dollars au Liban, l’autre de 1.700 dirhams au Maroc, il ne s’en sort plus. "J’ai déjà trois mois de retard de loyer", confie Ali.

Les réfugiés font face à une situation de grande précarité

Au Maroc, la situation des réfugiés est pour le moins complexe. Après avoir échappé au pire, nombreux font face à la désillusion. À cause des difficultés pour s’insérer sur le marché du travail, les Syriens se retrouvent dans une situation de grande précarité. Malgré l'octroi d'une carte de séjour, l'accès à l'emploi reste tributaire d'un certain nombre de conditions souvent difficiles à remplir.

Nombreux sont ceux aujourd’hui réduits à la mendicité postés au bord des routes ou des mosquées, brandissant leur passeport comme preuve d’identité, tout en courant le risque d’être arrêtés par les forces de l’ordre. "J’ai essayé de trouver du travail, mais il n’y en a pas pour les Syriens. Au début il nous faut un permis de séjour mais quand nous l’obtenons nous souffrons alors du fait que les employeurs exigent le français pour nous recruter", indique Ali qui tente tant bien que mal de gagner son pain quotidien comme vendeur ambulant. Outre la question du travail, pour beaucoup l’intégration n’est pas chose aisée quand on a traversé le pire.

"Nous essayons de nous intégrer dans la société marocaine mais les réfugiés syriens souffrent de leurs traumatismes, il y a un vrai blocage. Je suis là assis à te parler mais quand tu vis dans un autre pays que le tien, que ta famille est encore là-bas, ce n’est pas possible d’avoir l’esprit tranquille. Parfois je regarde la télévision et je vois que des bombardements ont eu lieu à côté de la maison de mon frère, de ma mère, c’est très difficile", explique Ali qui garde toujours son téléphone à proximité.

La réalité du conflit n’est jamais loin. "Le peuple syrien, on lui a coupé l’eau, l’électricité, même les plus simples nécessités de la vie. Le peuple syrien, celui qui n’est pas mort de soif, est mort d’empoisonnement de l’eau, au su et au vu de tout le monde. A l’intérieur de la Syrie c’est une grande souffrance, les ONG ne peuvent pas y arriver à cause des confrontations qui se déroulent dans le pays", raconte-t-il.

Pour de nombreux Syriens qui se sont engagés sur les routes, l’Algérie, qui n’exigeait pas de visa pour eux jusqu’en janvier 2015, s’imposait alors comme une destination de choix en Afrique du Nord. C’est le cas d’Abdelkrim qui a fui la Syrie depuis Homs. "J’ai ramené toute ma famille à travers l’Algérie depuis le Liban, nous y sommes restés un petit moment avant de partir vers la frontière marocaine. J’avais entendu dire que des gens arrivaient à passer au Maroc, alors nous nous sommes rendus à Maghnia et nous sommes entrés à notre tour sur le territoire marocain sans visa. Maintenant nous vivons à Casablanca depuis près d’un an", raconte ce père de famille de neuf enfants.

Abdelkrim s’estime apaisé depuis qu’il s’est installé au Maroc. "J’aimerais me stabiliser ici jusqu’à ce que la guerre finisse si Dieu le veut". Pour autant, Abelkrim souffre de graves problèmes de santé suite au conflit, un handicap qui ne lui permet pas de trouver de travail et de subvenir aux besoin de sa famille. "Pour les dépenses quotidiennes, ce sont les associations de bienfaisance et quelques personnes charitables qui nous aident", précise-t-il. "Nous avons perdu nos maisons, notre travail, il y a des Syriens sans-abri aujourd’hui. Ce que nous avons quitté dans notre pays, nous ne le retrouverons pas ailleurs", ajoute Abdelkrim avec amertume.

Melilla: point de passage vers l'Europe

Privés de ressources, de nombreuses familles n’ont qu’un seul objectif à leur arrivée sur le territoire marocain: atteindre l’Europe en passant par Melilla. "Beaucoup veulent partir en Europe parce qu’il y a plus de subventions et d’aides accordées au réfugiés. On sait que quand tu es réfugié, tu peux avoir accès à un logement, des soins et toutes ces choses là. Quand tu es réfugié, tu ne peux rien faire à moins que l’on t’accorde l’asile, en passant de Melilla vers l’Europe. Ceux qui tentent d'y arriver aspirent à une vie meilleure, un logement, un revenu minimum mais surtout du travail au lieu de recevoir des aides, c’est ce que recherchent les Syriens en Europe", explique pour sa part Ali qui a assisté au départ de nombreuses familles syriennes vers l’enclave espagnole dans son immeuble.

Si Ali tient à remercier l’Union Européenne et plus particulièrement l’Allemagne d’avoir ouvert ses portes aux réfugiés, "l’Histoire sera écrite" estime-t-il. Convaincu, ce père de famille qui ne souhaite pas devenir "une charge pour un pays quel qu’il soit" espère avant tout voir les organisations internationales se pencher sur une résolution du conflit qui déchire la Syrie. "En tant que Syriens, nous ne sommes pas des réfugiés, nous sommes sans-abri dans toutes les capitales du monde actuellement, tous les pays concernés et les organisations doivent trouver une formule pour résoudre la crise syrienne, plutôt que d’ouvrir la porte de l’asile et des aides", estime-t-il tout en appelant "les pays du monde à aider les réfugiés syriens en leur accordant au minimum le droit de transiter".

Ali ne manque pas non plus de rappeler que le peuple syrien avait lui-même "donné l’exemple", après avoir accueilli les réfugiés venus en Syrie, dont les Palestiniens, les Libanais, les Irakiens. "Le peuple syrien n’a pas loué ses maisons aux réfugiés, ils habitaient chez nous gratuitement jusqu’à ce que leur souffrance finisse", souligne-t-il, appelant ainsi en filigrane à un juste retour des choses.

Combien de réfugiés syriens au Maroc?

Aucun des pays d’Afrique du Nord ne dispose de loi réglementant l’accès à l’asile, et bien que l’évaluation reste difficile, on estime le nombre de réfugiés syriens vivant au Maroc à un peu plus de 5.000. Parmi eux, 1.763 ont été enregistrés par le HCR au 31 août 2015.

Depuis février 2015, la commission ad hoc du BRA, Bureau des réfugiés et des apatrides, a repris les auditions des demandeurs d’asile, en particulier de Syriens, recommandés par le HCR. Si la commission leur a donné un récépissé d’enregistrement, aucun d’entre eux n’a pour l’heure obtenu le statut de réfugié au Maroc dont la position reste pour le moins ambivalente sur la question, entre considération sécuritaire et urgence humanitaire.

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