MAGHREB
17/09/2015 14h:24 CET | Actualisé 18/09/2015 08h:08 CET

"Histoire de la Tunisie depuis l'indépendance": Un livre pour mieux comprendre la Tunisie actuelle

La découverte

HISTOIRE - Avec Histoire de la Tunisie depuis l'indépendance, les auteurs Larbi Chouikha et Éric Gobe se proposent de retracer l'histoire sociale et politique du pays en vue de mieux comprendre le présent post-révolutionnaire.

Édité depuis août dernier en France aux éditions de la Découverte, ce projet ambitieux mais concis, développe sur 128 pages un découpage chronologique de l'histoire de la Tunisie en trois temps rattachés par un point commun, l'autoritarisme: "La Tunisie de Bourguiba ou la modernisation autoritaire", "Ben Ali ou le changement dans la continuité autoritaire" et "La Tunisie Post-Ben Ali (2011-2014): une transition politique pactée?".

"Notre objectif est de donner des clés de compréhension de la manière dont le régime autoritaire tunisien s'est d'abord construit, puis s'est pérennisé et enfin a été remis en cause", indiquent les auteurs.

Éric Gobe, chercheur à l'Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, l'antenne du CNRS à Tunis, répond aux questions du Huffpost Tunisie à propos de ce livre.

HuffPost Tunisie: Pensez-vous que des manipulations partisanes de l'histoire ont eu lieu en Tunisie sous les trois régimes que vous décrivez?

Éric Gobe: Une lecture partisane de l’histoire ne signifie pas nécessairement une manipulation partisane de l’histoire. Mais il est vrai que l’histoire officielle du Néo-Destour, telle que mise en scène par l'homme politique Mohamed Sayah par exemple, a été publiée non pour servir la "vérité historique entendue comme adéquation du savoir au réel", selon la formulation de l’historien Krisztof Pomian, mais pour servir l’action d’un homme (Habib Bourguiba) et du régime politique qu’il a instauré.

Le régime de Ben Ali de son côté a commandé à des auteurs tant Tunisiens qu’étrangers des ouvrages destinés à faire l’apologie du régime. Je pense notamment au livre de Salvatore Lombardo intitulé "Chroniques tunisiennes: les vingt ans du printemps" et à celui d’Antoine Sfeir le rédacteur en chef des Cahiers de l’Orient qui a commis une "Tunisie, terre de paradoxe". Côté tunisien, je citerai l’ouvrage "Les défis de Ben Ali" de Sadok Chaabane, juriste et idéologue du régime dans les années 1990 et en arabe celui dirigé par Zouheir Mudhaffir "Tûnis al-tahawwul", "La Tunisie du changement".

L'ADN de la dictature dans la Tunisie moderne réside-t-elle exclusivement dans le conflit entre Bourguiba et Salah Ben Youssef?

Nous ne parlons pas d’ADN de la dictature dans la Tunisie moderne, mais nous voyons, à l’instar de Michel Camau (spécialiste du monde arabe et musulman), dans le conflit Bourguiba-Ben Youssef un moment fondateur de l’autoritarisme tunisien, une matrice du régime autoritaire. En mettant en exergue la faiblesse du lien politique, cet épisode de l’histoire de la Tunisie a contribué à alimenter chez Bourguiba et ses partisans une vision politique faisant des opposants un danger pour l’unité du pays et les réduisant au statut d’ennemis de la nation tunisienne. Cette crise est symptomatique des lignes de clivage, voire des fractures de la société tunisienne. Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef ne mobilisaient pas les mêmes catégories sociales ni les mêmes régions.

Si la politique clientéliste et l'économie ultra-libérale de Ben Ali sont une continuation de celle de Bourguiba, y-a-t-il une continuation de cette politique après la révolution?

Nous n’avons pas qualifié l’économie tunisienne d’ultra-libérale! L’obsession des institutions financières internationales à exiger la libéralisation et la privatisation de l’économie tunisienne prouve a contrario qu’elle ne fonctionne pas selon les règles de l’ultra-libéralisme.

Par ailleurs, les mesures prises en faveur du secteur hôtelier, aujourd’hui comme dans le passé, montrent qu'on est loin d’une économie qui en a fini avec le clientélisme. Les mesures avantageuses accordées aux hôteliers après l’attaque terroriste de Sousse en sont un exemple, puisque l’Etat va assumer une partie des dettes du secteur hôtelier. Je vous rappelle que Zohra Driss, présidente du comité Tunisie France à l’UTICA, députée de Nidaa Tounes à l’Assemblée, dirige l’Impérial Marhaba (lieu de la tuerie) et d’autres hôtels à Sousse comme la Tour Khalef et Diar El Andalous. Elle n’est probablement pas étrangère au train de mesures prises en faveur du secteur hôtelier.

Ne pensez-vous pas avoir délaissé l'étude de la gauche tunisienne, parce que vous vous affiliez à une école plutôt portée sur l'étude des mouvements islamistes (Vincent Geisser, François Burgat...)?

Vous ne pouvez pas dire que nous avons délaissé l’étude de la gauche tunisienne. Le GEAST, le PCT, le PCOT, etc...sont évoqués. Mais nous l’avons mise à sa place. Et depuis les années 1970, relativement au mouvement islamiste, la gauche tunisienne s’est trouvée progressivement marginalisée sur la scène politique tunisienne. L’ouvrage montre le caractère central joué par l’islamisme dans l’équation politique tunisienne, pendant le règne de Bourguiba avec les années de confrontation entre le Mouvement de la tendance islamique (ancien nom d'Ennahdha) et le Parti socialiste destourien, pendant le règne de Ben Ali avec les élections législatives de 1989 et la répression par le régime du mouvement Ennahdha, ou pendant la période post-Ben Ali où les nahdhaouis ont remporté les élections à l’Assemblée consituante en 2011. Ils ont fini en deuxième position aux élections législatives de 2014. Et je suis persuadé que vous serez d’accord avec moi pour affirmer qu’Ennahdha est un parti de masse, un mouvement nettement plus ancré dans les couches populaires que tous les partis de gauche réunis.

A partir de votre étude, que pensez-vous du problème du projet de loi de réconciliation économique et financière?

Les débats autour de cette loi sont révélateurs du fait que le régime politique tunisien post-Ben Ali n’est pas stabilisé et qu’il tombe dans une catégorie que faute de mieux nous avons qualifiée d’hybride: ni vraiment démocratique, ni vraiment autoritaire. Les recommandations sur le projet de loi de réconciliation rédigées par l’ancien président du Conseil Constitutionnel sous le régime de Ben Ali, Fethi Abdenather, me semblent révélatrices de la tentation autoritaire du président Béji Caïd Essebsi. Celui-ci veut revenir certains articles de la loi sur la justice transitionnelle.

Mais par-delà ce projet de loi présidentiel, le développement du terrorisme jihadiste pourrait donner un alibi au pouvoir pour mener des politiques coercitives grosses de dangers pour les libertés publiques et une dynamique démocratique fragile.

Avez-vous trouvé des difficultés à relater avec un certain recul l'histoire de la Tunisie post-révolutionnaire?

Bien évidemment, étudier l’histoire immédiate la plus chaude est un exercice difficile dans la mesure où le chercheur entretient une relation personnelle avec une période que lui-même vit directement. Mais dans le même temps, il observe son objet de recherche in vivo: il peut s’entretenir avec les acteurs ou développer une approche ethnographique des phénomènes qui se déroulent devant lui.

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