MAGHREB
14/09/2015 12h:43 CET

Rentrée scolaire en Tunisie: Défaillances de l'enseignement public et engouement pour le privé, une école à deux vitesses (TÉMOIGNAGES)

Chasing Donguri/Flickr

Une progression de 94% du nombre des élèves inscrits dans des écoles privées aurait été enregistrée entre 2010 et 2015.

Selon un sondage réalisé par Sigma Conseil, le nombre d'inscriptions serait ainsi passé de 24.953 à la rentrée scolaire 2010/2011, à 48.390 en 2014/2015, soit le double!

L’engouement des parents pour l’enseignement primaire privé semble donc manifeste. Mais pourquoi choisit-on de payer, parfois au prix fort, pour un enseignement que l'Etat procure gratuitement?

L'enlisement du système public

Les défaillances du système public sont pointées du doigt par différents interlocuteurs: manque de confiance dans le corps enseignant ou encore dans le contenu pédagogique... plusieurs raisons expliquent cette tendance.

"J’ai inscrit ma fille dans le privé à cause du niveau général de plus en plus bas aussi bien des élèves que des enseignants. J’en ai marre aussi du bras de fer entre les syndicats et le gouvernement qui s'éternise et que les élèves en soient les principales victimes, risquant un semestre blanc, peut-être une année blanche si ça continue. D’autant plus qu’on n'en voit pas l’issue", lance Sarra Ben Hassine, infirmière au HuffPost Tunisie.

Sarra a inscrit sa fille dans une école se situant à dix kilomètres de son domicile. "Heureusement j’ai une voiture et je travaille moi-même dans un hôpital près de l’école. C’est sûr que mes horaires ne vont pas correspondre forcément à celles de ma fille, mais ces sacrifices sont nécessaires", ajoute-t-elle.

Les sacrifices sont aussi financiers. "On n’a pas énormément de moyens. On a une autre fille en bas âge aussi qu’il faut bien entretenir mais on travaille dur pour ça. Mon mari, infirmier aussi, cumule les nuits de garde et travaille également à son compte", conclut Sarra.

Mohamed Maiza, professeur d’histoire dans un collège public, a quant à lui fait "l’amère expérience de l’école publique" et "ne veut plus de ça".

"L’école de proximité où j’ai inscrit mon fils n’était pas mal, il y avait encore de très bons instituteurs, des gens qui travaillent en leur âme et conscience. Mais pas tous, loin de là", déclare Mohamed au HuffPost Tunisie.

"D’autres instituteurs sont beaucoup moins intègres. Je parle de ceux qui intimident les élèves pour suivre leurs cours particuliers, de ceux qui bâclaient les cours. Après leur insistance qui s’apparentait à du harcèlement, j’ai fini par inscrire mon fils à deux cours particuliers dont je ne voyais nullement l’utilité", poursuit Mohamed.

Mohamed a pourtant maintenu son fils trois années dans cette école. "Malgré tout, je voyais le verre à moitié plein, ces instituteurs dévoués, le personnel attentionné...", justifie-t-il.

Mais en déménageant, et en faisant des recherches sur la nouvelle école où il devait inscrire son fils, Mohamed a opté pour le privé: "Les échos que j’ai eus sur l'école publique la plus proche sont tellement négatifs. En faisant mes calculs je me suis dit qu'il valait mieux l’inscrire dans le privé. Les dépenses reviendraient presque au même avec les cours particuliers, la garderie, etc. Et le niveau est bien meilleur!", renchérit-il.

Wafa Ben Aissia, médecin, a tranché dès le début de la scolarité de son fils: "Mon mari banquier et moi travaillons toute la journée. Le choix d’une école privée était évident. Notre enfant est ainsi entièrement pris en charge, ça nous épargne ainsi énormément de soucis", a-t-elle-déclaré au Huffpost Tunisie.

Wafa dit chercher aussi l’excellence, "chose de plus en plus rare dans le système public", estime-t-elle.

Le privé comme échappatoire

Adel Haded, directeur général chargé des programmes et de la formation continue au sein du ministère de l’Education, reconnait la part de responsabilité de l’Etat dans l’abandon du système étatique. "Certes quand on a cumulé des réformes ratées, quand les classes sont aussi délabrées, le niveau baisse. Ceux qui ont les moyens se dirigent donc vers le privé".

Il y a une prise de conscience "qui est entrain d’être suivie par un vaste chantier de réformes dans le but de redonner confiance aux parents dans l’école publique", assure Adel Haded.

Pour Ahmed Mainsi, pédagogue, "tout le monde est responsable". "D'abord, l'Etat ne joue plus son rôle d'Etat providence. Cette ruée vers le privé l'arrange, il a moins de dépenses ainsi", déclare-t-il au Huffpost Tunisie.

Les enseignants aussi ont une part de responsabilité. "Les cours particuliers, c'est une sorte de privatisation du système éducatif. Seuls ceux qui en ont les moyens peuvent les payer", ajoute-t-il.

"Les parents y trouvent également leur compte: moins de charges, moins de soucis. L'enfant est placé toute la journée à l'école privée qui le prend entièrement en charge", estime M. Mainsi.

Le pédagogue s'alarme de cet enseignement à deux vitesses aux dépens des plus défavorisés: "Ceux qui ont les moyens bénéficient d'un enseignement de qualité. Ce sont des élites qui restent entre elles. Les autres ne sont plus analphabètes, c'est déjà bien", fustige-t-il avec ironie.

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