MAGHREB
14/09/2015 11h:56 CET | Actualisé 12/04/2016 13h:36 CET

Tunisie - Poissons morts: L'opacité du ministère de l'Environnement éveille les soupçons

Capture écran

ENVIRONNEMENT - Le phénomène a été observé d'abord le 6 septembre: Des tonnes de poissons morts échoués sur une plage de Radès dans la banlieue de Tunis. La vidéo avait été largement partagée sur les réseaux sociaux par des internautes alarmés. Quelques jours plus tard, un spectacle similaire a été remarqué dans un oued à 8 kilomètres de la ville de Korba, dans le gouvernorat de Nabeul.

Quelles sont les raisons d'une telle hécatombe? Malgré les enquêtes annoncées par le ministère de l'Environnement, les autorités restent évasives, tandis que le phénomène devient inquiétant.

Plusieurs hypothèses ont été avancées par les responsables qui se sont exprimés sur ces deux cas. Lors de sa visite à Radès, Néjib Derouiche, ministre de l'Environnement, accompagné par des "experts", se voulait rassurant:

"D'après les premières informations, il n'y a pas de grande catastrophe. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter", avait-t-il assuré au micro de Shems FM.

"L'explication peut même être très simple: un chalutier a jeté de grandes quantités de sardines dans la mer", a-t-il ajouté sans livrer plus d'explications sur les motivations de ce chalutier.

Autre hypothèse du ministre: la pollution qui produit "un manque d'oxygène" dans l'eau de la mer. Mais là aussi, il n'a pas précisé les sources de cette pollution.

Des riverains dénoncent l'ONAS

A Korba, après la découverte des poissons échoués dans l'oued Sidi Othman, des riverains interrogés par le JT de la télévision nationale, ont accusé l'office national d'assainissement (ONAS) de polluer l'oued en y déversant ses eaux usées

Invitée au même JT, Kaouthar Tlich Aloui, directrice générale de l'agence de protection et d'aménagement du littoral (APAL) affiliée au ministère de l'Environnement, a nié ces accusations, se référant à "un rapport préliminaire: "Le rapport final n'est toujours pas arrivé", a-t-elle fait remarquer.

"La pollution existe dans cette région mais elle est causée par les citoyens: des déchets ménagers et industriels. La station d'épuration de l'ONAS est loin de l'oued. C'est une station qui est considérée comme pilote parce que son déversement est conforme au normes", a-t-elle affirmé.

Kaouthar Tlich Aloui privilégie "une cause naturelle" mais n'exclut pas pour autant les effets de la pollution. Selon elle, les poissons, en se déplaçant dans l'oued, ont été piégés par la diminution de la quantité des eaux:

"Avec la hausse des températures mais aussi la pollution, la mort naturelle a eu lieu", a-t-elle dit.

La responsable rappelle par ailleurs que le phénomène de Radès était dû à "un manque d'oxygène", d'après les recherches de l'Institut national des sciences et technologies de la mer, antenne de recherche du ministère de l'Agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche.

Des citoyens et la société civile sceptiques

"Elle n'a répondu à aucune des questions", a écrit une internaute, Ichraf Oueslati, commentant cette interview partagée sur la page Facebook du ministère de l'Environnement.

"Le manque d'oxygène est dû à quoi exactement ? On n'en sait rien....On lui montre des images d'un oued pollué ...elle nous parle de phénomène naturel...Madame arrêtez de nous prendre pour des idiots c'est pathétique....nos mers deviennent de plus en plus pollués par le déversement des eaux usées .....et après ils nous parlent de tourisme!", a-t-elle ajouté.

Pour Morched Garbouj, président de l'association environnementale SOS BIAA contacté par le Huffpost Tunisie, "il n'y a jamais eu d'enquête exhaustive" sur le sujet de la part du ministère de l'Environnement.

"Dans son intervention, Kaouthar Tlich Aloui a culpabilisé les riverains qui se plaignaient de pollution, tout en dédouanant l'ONAS. C'est normal. Il y a un conflit d'intérêt au ministère de l'Environnement", a-t-il affirmé.

En effet, les organismes qui ont été désignés pour enquêter et s'exprimer sur la mort massive de poissons (ANPE, ANGED, APAL, CITET...) sont, selon lui, pour la plupart affiliés au ministère de l'Environnement. Et ils doivent enquêter entre autres sur le rôle de l'ONAS dans cette pollution. Sauf que l'ONAS, société publique et "l'un des plus grands pollueurs en Tunisie", est, lui aussi, sous la tutelle du ministère de l'Environnement.

Comment voulez-vous qu'il y ait de la cohérence et de la transparence dans tout ça?", s'est-il interrogé.

Un phénomène récurrent

Pour rassurer la population sur ce phénomène, la phrase qui revient sans cesse dans la bouche des responsables est: "Ce n'est pas la première fois que cela se produit". Mais les circonstances de ces morts récurrentes restent floues, alors qu'une crise sanitaire se profile. A Korba, des pécheurs auraient tenté de récupérer des quantités de ces poissons pour les revendre sur le marché, d'après l'agence TAP.

Le ministère de la Santé a d'ailleurs annoncé lundi que des mesures ont été prises pour renforcer le contrôle de la distribution du poisson dans les marchés et contrer la vente de "poissons échoués":

"En réalité ce n'est pas la première fois que cela se passe. C'est au moins la quatrième fois que cela (la mort de grandes quantités de poissons) a été enregistré. Et chaque fois les efforts se coordonnent pour rassembler et gérer ces poissons échoués", a déclaré le directeur de l’administration de la santé et de la protection de l’environnement, Mohamed Rabhi, sur Mosaïque FM.

Morched Garbouj indique de son côté que des phénomènes similaires se sont déjà produit notamment à Monsatir, il y a environ 2 ans, sans que cela ne soit médiatisé.

"Aujourd'hui cela prend énormément d'ampleur avec le développement des réseaux sociaux et le fait que les problèmes environnementaux soient au centre du débat social et politique", a-t-il affirmé.

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