MAROC
12/09/2015 06h:05 CET | Actualisé 13/09/2015 18h:37 CET

Crack et dépendance: Les confessions d'Omar, 42 ans et polytoxicomane

Crack et dépendance: Les confessions d'Omar, 42 ans et toxico
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Crack et dépendance: Les confessions d'Omar, 42 ans et toxico

TÉMOIGNAGE - Un mercredi après-midi de septembre à Harhoura, petite ville côtière située à une dizaine de kilomètres de Rabat. La chaleur est encore étouffante et la brise marine laisse planer une odeur vaguement désagréable. Le calme règne à cette heure de la journée et ferait presque oublier les trottoirs sales et les vestiges d'une ancienne pharmacie braquée. C'est dans cette cité balnéaire que nous retrouvons Omar (un pseudonyme).

La quarantaine passée, cet ancien cuisinier qui a vécu à Boston, Madrid et Paris vit aujourd'hui chez ses parents. Silhouette dégingandée, lunettes de soleil et casquette vissée sur la tête qui lui donnent un faux air de Eazy-E. Il a la tête d’un rappeur des années 90 mais vit comme un junkie de la même époque.

Omar est un type sympa. Il aime lire, la musique des années 80. Mais Omar a les traits tirés, un regard triste et tient des propos souvent décousus par les années d’addiction. Nous nous asseyons sous un arbre. "J’dois fumer une clope, j’suis énervé", lance-t-il après quelques insultes amicales. Il enlève ses lunettes. Ses yeux sont cernés de noir et de mauve, injectés de sang et jaunâtres. Dans son regard transparaît le ras-le-bol des gens qui n’ont jamais ce qu’ils veulent en assez grande quantité.

L’épidémie de crack qui dévasta les États-Unis vers la fin des années 90 n’est apparue que très tardivement au Maroc mais fait des ravages dans certains quartiers. Car la consommation de ce stupéfiant facilement trouvable et facile à "cuisiner" - pour employer un terme spécifique aux consommateurs - est extrêmement nocive. À court terme, ses effets sont semblables à la cocaïne dont il est dérivé, seulement plus brefs et plus violents.

C’est le "flash". Une sensation de légèreté, de rêve très intense mais aussi très rapide, d’où le besoin de renouveler la prise. Dans le cas contraire, le consommateur entame sa descente et devient irritable, anxieux et épuisé. En un quart d’heure tout au plus, une personne au bord de l’effondrement peut se transformer en "monstre" frénétique et dopé, capable de tenir une conversation délirante pendant plus d’une demie heure. Comme la cocaïne, c’est ce qu’on pourrait appeler une drogue d’égo.

Cet entretien, partagé entre longs silences, déglutissements, moments de confiance ou de réticence, est un reflet aussi sincère que possible d’une certaine catégorie de personnes qui vivent en marge de la société, happées dans l'engrenage infernal de l'addiction à la drogue.

Le soleil est à son zénith et fait danser les gouttes sur nos fronts. "Je cuis des sardines, j’m’en fous de ta gueule… Paye ton gramme", nous lance-t-il, comme condition pour nous accorder une interview. Impossible lui expliquons-nous. Nous insistons, et réussissons à le convaincre. Dans une torpeur typique de son affliction, Omar ramène un plateau de sardines. "On mange et on ferme sa gueule". La discussion tourne maintenant autour de la politique: Benkirane et diverses insultes, encore... Chaque phrase amène son déluge de rires. Une Winston allumée, l'interview peut commencer.

Le HuffPost Maroc: Quel âge avez-vous?

Omar: - 42 ans.

Situation matrimoniale?

Divorcé.

Votre classe sociale?

Moyenne.

Vous avez fait des études?

Médiocres! (rires) J’ai un Bac +3 en technique hôtelière. C’était bien.

Physiquement, comment vous décririez-vous?

Grand de taille. Pas mince, mais pas gros… Je sais pas vraiment. Question suivante!

Quelle(s) drogue(s) consommez-vous?

Tout! En commençant par la noix de muscade. (rires)

Et pourquoi vous droguez-vous?

(Après un long regard dans le vide) Pour oublier qui je suis, pourquoi je suis là et qu’est-ce que je fous là… Pour, tout simplement, trouver des réponses à des questions que je n’arrive pas à résoudre. Parce que je suis entre deux mondes… Entre le ciel et la terre. Je suis quelque part là où je suis, paralysé. Je n’peux rien faire. Bloqué entre le temps… Difficile à expliquer.

Depuis quand vous droguez-vous?

Depuis que je suis un homme, depuis le jour où j’ai découvert que j’avais des c*******, j’ai commencé à me droguer. Ca a commencé par de l'herbe, mais avec le temps, je suis passé à des drogues plus dures... C’est normal de basculer dans ça, la nation ne pouvait subvenir à nos besoins alors on a choisi de s’éclipser derrière un monde factice. On a l’argent pour se droguer mais pas pour vivre.

Et pour l’acheter, où allez-vous?

Partout! Dans les cafés, dans les cimetières, dans les mosquées, il y a de la drogue partout… Avec tout le respect que j’ai pour la religion, j’ai vu des imams dealer et des gens acheter dans les mosquées. C’est pas facile de croire en tout ce qu’ils nous disent après…L’argent fait des miracles!

Vous en trouvez facilement?

Quand on est "addict", on a tous nos méthodes. Parfois c’est facile et parfois c’est dur. S’approvisionner en haschich c’est facile, mais le reste est très cher. Un ouvrier qui gagne 100 dhs peut prendre 30 dhs de haschich, 10 dhs de nourriture, et 10 de cigarettes. On contribue, on fait "lgamila". 6 ouvriers, c’est un bout de viande et des pommes de terres!

Ça coûte combien sinon?

Entre 20 et 30 dhs. Une demie journée de travail pour de la drogue douce. Pour le reste, il faut trimer! La coke ne dépasse pas les 400 dhs, le problème c’est qu’il n’y a pas de doses, on ne vend que par gramme, il faut s’aligner avec le dealer. C’est facile d’avoir de la cocaïne, ce qui est difficile, c’est trouver l’argent! Nous sommes dans un pays pauvre après tout… Un gramme en trois jours c’est déjà trop. Seuls quelques uns peuvent accéder à ce plaisir.

Vous travaillez?

Je ne travaille pas parce que la situation ne le permet pas, tu vois. J’aurais aimé travailler mais les offres sont rares et la demande est féroce, alors il n’y a pas d’équilibre. Alors on s’en fiche, on vit avec le système D en attendant le pire, c’est tout.

Et vos amis, vous les voyez souvent?

Y a pas de vie sociale, pas d’ami, pas de confident, pas de femme, pas de gosse. C’est comme ça. Tu travailles pas, t’es tiers-mondiste, faut l’accepter et vivre avec. Faut attendre ton jour de gloire, on vit au jour le jour comme des gitans, on n’croit pas en l’avenir. Y a plein de guerres autour de nous dans les pays arabes, ça mine le moral. L’avenir pour nous, c’est le lendemain. Quand on se réveille, c’est là où commence l’avenir, une fois qu’on ferme les yeux on est morts jusqu’à nouvel ordre.

Sinon, avec qui passez-vous le temps?

Les femmes! À part les femmes, je ne fréquente quasiment personne. Ce sont les seules confidentes qui existent, le refuge éternel. On peut croire une femme mais pas un homme, elles ont plus de courage, plus d’amour mais ce sont des êtres faibles, à part quelques cas exceptionnels.

Quelle influence ont-elles sur vous?

Je b***e gratuit! Pas la peine de me marier à chaque fois… Avec tout le respect que je leur dois, c’est un fait naturel.

Avez-vous des problèmes avec les forces de l'ordre?

Ils veulent appliquer une loi arbitraire, la raison du plus fort est de mise… Ils veulent nous pénaliser alors que la drogue est cultivée depuis des siècles! Il y a de la corruption partout, du petit fonctionnaire en passant par la préfecture et ce, jusqu’aux ministres. Et ce n’est pas nouveau. Depuis qu’on a eu l’indépendance, les choses vont mal. Les gens qui ont été élus pour servir la nation se sont prosternés devant les maréchaux français. Après l’indépendance, les pots-de-vins étaient monnaie courante et plusieurs familles en ont profité. Capital plus pouvoir: c’est le règne absolu et on a appliqué ça partout.

Quelles conséquences la consommation de drogues a-t-elle sur votre santé?

Ça a un impact très fort, tant sur la santé que sur la personnalité. On n’peut jamais comparer un drogué à quelqu’un de sobre. Une fois que l’on consomme n’importe quelle drogue, on est différent. Nos pensées et nos actes sont différents, tout change pour nous, il est inutile de le nier, il faut vivre avec… Quelqu’un d’addict n’est plus le même, même après sevrage. Au bout de cinq années en désintoxication, on peut apercevoir un léger changement.

Quelle est la conséquence de ce comportement au sein de la famille?

La distanciation, le manque de confiance… C’est le pire.

Où vous droguez-vous?

(Assez exaspéré) Chez moi! Mes parents ne me font pas confiance, ils ne me laissent pas sortir, et on n’en consomme pas dehors. Les drogues dures sont nouvelles, la loi est vraiment stricte avec ces drogues alors on ne peut pas risquer de fumer une pipe de crack en pleine rue ou dans sa voiture, on risque des peines de prison vraiment sévères.

Et votre rapport à la religion?

J’ai un rapport très étroit avec la religion, pour moi, c’est la seule chose qui me donne la force d’exister. Sans religion, il n’y a pas d’espoir, la religion c’est la seule chose qui nous sépare mais qui nous unit! C’est un mystère…

La drogue au Maroc en quelques chiffres

  • Environ 800.000 Marocains sont accros aux drogues, soit entre 4 et 5% de la population de plus de 17 ans.
  • 95% de ces usagers (quelque 750.000 personnes) sont consommateurs de haschich
  • Le crack est la quatrième drogue la plus consommée après le tabac, l’alcool, le haschich et les médicaments.
  • 29% de la population carcérale est entrée à cause de la drogue, allant de la consommation, à la vente en bande organisée.
  • 25% des 15-17 ans affirment avoir consommé au moins une substance psycho-active au cours du dernier mois (rapport 2014)
  • 1,2% des 13-23 ans sont dépendants au crack et 1,3% à la cocaïne
  • Selon le Dahir portant loi n°1-73-282 du 21 Mai 1974 "est puni de l'emprisonnement de 2 mois à 1 an et d'une amende de 500 à 5.000 dirhams ou de l'une de ces deux peines seulement, quiconque a, de manière illicite, fait usage de l'une des substances ou plantes classées comme stupéfiants.
  • Les risques pénaux encourus en matière d'importation, de commerce, de détention et d'usage peuvent aller jusqu'à plus de 660.000 dirhams et jusqu’à 30 ans de prison, même si la plupart des trafiquants de drogue n’écopent en général que de 8 à 10 ans selon l'Observatoire national des drogues et addictions (ONDA).

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