MAGHREB
09/09/2015 10h:58 CET | Actualisé 09/09/2015 12h:44 CET

Tunisie: Portrait de Hamza Malek, un étudiant en droit devenu bouquiniste à Dabbaghine

Boutique de Hamza Malek
Dismalden/Facebook
Boutique de Hamza Malek

Quand on demande aux bouquinistes de Dabbaghine, s’ils connaissent Hamza, la question paraît futile.

“Évidemment qu’on le connaît, venez, je vous y emmène, il doit être terré parmi les livres”.

Au fond d'une impasse, on s’attend à voir un vieux monsieur sortir de la boutique, mais il n'en est rien. Hamza a 28 ans et porte un t-shirt Arctic Monkeys, un groupe qu’il ne “connaît absolument pas, on m'a offert ce t-shirt”. S'il promet d'en écouter quelques morceaux pour se faire une idée, la voix d'Alex Turner lui est pour l'instant inconnue. “Parfois, on met des CD de musique classique, des cadeaux faits par certains clients”.

Le jeune homme parle doucement et se fait railler par un des copains présents dans la boutique. Railleries qui, au fur et à mesure, accentuent le sourire sur ses lèvres.

“On peut commencer?” Par le commencement, oui.

De l’apprentissage de l’amour des livres

Hamza n’a pas hérité de la boutique de son père, d’ailleurs il ne pensait pas que tous ces livres auraient un impact sur son futur. “Ce que vous voyez ici, c’est à mon oncle maternel. Au début, c’était pour l’aider, maintenant je ne m’imagine pas ailleurs”.

Il explique que c’est dans les années 70 que la boutique a vu le jour. Depuis, son oncle et lui, ont vu des générations défiler à la recherche de livres. Un intérêt qu’il a vu diminuer “parce que les Tunisiens ne sont plus aussi nombreux à lire. D’ailleurs, ils ne l’ont jamais été”.

Encore étudiant en deuxième année de droit au Campus d'El Manar, Hamza assure que la lecture n’a jamais été une de ses grandes passions. “J’ai appris à aimer lire. Quand on passe toute sa journée dans un environnement comme celui-ci, on est obligé. Maintenant, c’est une histoire d’amour”.

Cependant, cette histoire d’amour est de plus en plus difficile à vivre. Le secteur claudiquant de la vente des livres pousse de plus en plus de bouquinistes à mettre la clé sous la porte.

Pour venir en aide aux bouquinistes de Dabbaghine en difficulté, le "Médina Book Club" a justement prévu d’organiser un évènement le 12 septembre prochain afin de remettre le livre au goût du jour.

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“La plupart du temps les gérants ferment parce que personne n’est là pour leur succéder. C’est une séparation difficile, parce que ce milieu, quand on y est, on y reste”, ajoute Hamza.

Et quand il parle de son avenir, le jeune homme assure que même si on lui proposait un travail mieux rémunéré, c’est celui-ci qu’il choisirait.

De Phèdre à Fifty Shades of Grey

Hamza n’a aucun diplôme de lettres mais quand il parle de littérature, il jongle comme un chef!

Classiques, nouveautés littéraires, il en fait son affaire.

Sur son bureau personnel, de la littérature arabe, les Mémoires de Abdelhamid Kochk, une littérature qui selon lui “n’a pas eu sa chance, malgré sa beauté. Les Tunisiens ne connaissent pas bien leur langue mère, et ils passent à côté de quelque chose de merveilleux”.

Deux anecdotes sur L'Assommoir de Zola plus tard, il se tait et regarde devant lui. Son regard tombe sur un livre déposé sur une pile de romans: “Bel Ami”. Il rigole avant de balancer sans transition “je déteste Maupassant!”.

D’ailleurs, ses préférences littéraires le poussent à influencer le choix de certains clients, “généralement des jeunes, les vieux sont plus difficiles à convaincre et ils lisent des classiques”, dit-il. La tristesse majestueuse de Phèdre se vend plutôt bien.

Il explique qu’une grande majorité de jeunes cherche “Paulo Coelho, c’est devenu pour eux une figure divine, c’est étonnant”. Du Marc Levy par-ci, du Guillaume Musso par là, et parfois on vient lui demander s’il n’a pas “Fifty Shades of Grey”. “Pour être honnête, parfois j’essaye de leur proposer autre chose, du Amélie Nothomb, par exemple”.

Un homme interrompt alors Hamza pour qu’il n’oublie pas de chercher les livres qu’il lui a demandés pour sa fille. L’approche de la rentrée scolaire et universitaire relance la machine.

En été, les bouquinistes ont du mal à joindre les deux bouts, ils "travaillent très peu, mais maintenant, c’est reparti pour une année rythmée par les allées et les venues des lycéens et des étudiants”.

C’est cette interaction avec des lecteurs de tous âges que Hamza apprécie, certains habitués bravent vents et marées pour “arriver à six heures du matin ici!”

“Il faut faire attention avec les livres sur la religion”

Avant de partir, Hamza nous offre un petit Coran. D’ailleurs, des livres sur la religion, il y en a beaucoup sur les étagères.

Mais Hamza se veut rassurant. “Pas de livres wahabites sur mes étagères, je ne les achète jamais”. Il ajoute rapidement que “certains en vendent, mais la police contrôle un peu ce qui se vend. Ils interdisent aux bouquinistes de vendre des livres chiites”, par exemple.

La Bible est aussi sujette à débat avec les forces de l’ordre qui voudraient empêcher tout prosélytisme religieux. Mais Hamza ne comprend pas “parce que les étudiants ont besoin de la lire. La littérature regorge de références génésiaques”.

“Et Mein Kampf, vous le vendez?” Hamza répond aussitôt en souriant: “Evidemment, qu’on le vend! Mais il se fait de plus en plus rare, les français ne l’envoient plus”. Il n'a pas vraiment d'avis sur la question, il répond simplement à la demande.

Au moment du départ, nous proposons au jeune bouquiniste de revenir prochainement pour faire le plein de livres. Il répond en rigolant: “Venez, mais attention, c’est aux étudiants que je baisse les prix, vous vous travaillez!”

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