MAROC
09/09/2015 08h:38 CET

El Ouardi se dit prêt à dialoguer, les étudiants en médecine persistent et prolongent leur grève (INTERVIEW)

Les étudiants en médecine croisent le fer avec le ministre El Ouardi
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Les étudiants en médecine croisent le fer avec le ministre El Ouardi

GRÈVE - Depuis le 1er septembre, les étudiants de médecine boycottent les cours pour exprimer leur refus de se plier au service médical obligatoire (SMO) qui stipule qu'un médecin diplômé sera dans l'obligation d'exercer pendant deux ans dans une zone enclavée du pays.

Si Houcine El Ouardi, ministre de la Santé se dit "prêt au dialogue" afin d'arriver à un terrain d'entente, ayant même fait plusieurs concessions en garantissant quelques avantages aux médecins diplômés (ils seront rémunérés au même titre que médecins généralistes ou spécialistes et leurs cotisations de retraites seront comptabilisées comme quatre ans d'exercice), les étudiants en médecine ne l'entendent pas de cette oreille et réclament l'abrogation de ce projet de loi. Le HuffPost Maroc donne la parole à Jaouad Faraj, président de l'Association d'alliance des lauréats et des étudiants de médecine au Maroc.

HuffPost Maroc: Vous êtes en grève depuis la rentrée, qu'est-ce que vous espérez aujourd'hui?

Jaouad Faraj: On a décidé de boycotter la rentrée universitaire dans les cinq facultés du Maroc jusqu'à ce que nos revendications soient écoutées. Parmi elles, l'annulation du service civil obligatoire qui ne répond pas à nos attentes. Il rend notre avenir obscur. De plus, le ministre a voulu l'appliquer aux actuels diplômés qui n'ont signé aucun contrat avec l'Etat dans ce sens. Il était convenu qu'on étudie sept ans avant d'obtenir un diplôme, comme c'est le cas pour l'ensemble des écoles supérieures. Au final, on souhaite nous obliger à sacrifier deux années de travail après la fin de nos études.

Vous refusez donc le service médical obligatoire qui stipule que vous devez travailler pendant deux ans dans le milieu rural à l'issue de votre cursus universitaire. Pourquoi êtes-vous contre cette idée?

On nous a informés qu'il allait y avoir un service civil obligatoire, sans discussion en amont et qu'il allait être rémunéré à 2.000 dirhams par mois, puis le ministre a changé d'avis et a promis que nous serions payés comme des médecins généralistes. Soit. Mais le problème réside dans le fait qu'après ces deux ans, nous n'avons pas de visibilité. Il faut encore passer des concours, trouver un travail dans le privé ou s'inscrire dans une spécialité. Nous ne sommes pas contre le travail dans les zones enclavées et défavorisées, nous sommes contre l'obligation de travailler en milieu rural sans être embauchés au préalable par le ministère de la Santé. On ne peut pas travailler et retourner à la case chômage au bout de deux ans.

Le ministre de la Santé se dit prêt à dialoguer avec vous. Avez-vous entamé des discussions dans ce sens?

Monsieur Houcine El Ouardi tient un double discours. Dans la presse et au parlement, il se dit prêt à nous rencontrer , et lorsque nous déposons des demandes dans ce sens au ministère de la Santé, il les ignore, tout simplement. Pendant ramadan dernier, il a convoqué les représentants de tous les médecins résidents des hôpitaux universitaires. Une fois sur place, le ministre a refusé de nous rencontrer, il nous a confié au directeur des ressources humaines, puis à son secrétaire général. Ils ne voulaient pas nous recevoir tous en même temps, et n'avaient accepté de discuter qu'avec une partie des personnes présentes seulement. Ceci n'était pas acceptable, car ça allait créer des dissidences entre nous.

Vous avez menacé de faire une "année blanche", ce à quoi, El Ouardi a répondu "libre à vous" de le faire. Comptez-vous entreprendre de nouvelles actions pour faire pression?

A Casablanca, Fès, Oujda, Marrakech, 100% des étudiants sont en grève, à Rabat, seuls 10% des personnes rentrent en cours. Ce sont les étudiants en médecine militaire qui n'ont pas le droit à la grève, ainsi que les étudiants étrangers. Nous organisons une marche nationale le 17 septembre qui va regrouper les médecins internes et les médecins résidents et les étudiants. S'ils ne répondent pas à nos revendications, les médecins internes et résidents vont se joindre à notre cause à partir du 1er octobre et entamer une grève ouverte, ce qui posera problème au niveau du fonctionnement de l'ensemble des CHU. Si les médecins internes et résidents arrêtent de travailler, ce sera le chaos. Déjà aujourd'hui, ils refusent d'utiliser leurs cachets, ce qui provoque plusieurs problèmes: les mutuelles ne sont pas signées et donc les médicaments ne sont pas remboursés à titre d'exemple.

Pensez-vous que cette décision est responsable?

C'est entièrement responsable, dans le sens où nous n'avons pas le choix. Le ministère de la Santé ne se plie pas à nos attentes, nous sommes dans l'obligation de les revendiquer d'une manière ou d'une autre. C'est soit ça, soit faire grève et bloquer des services. Mais nous continuons d'apporter les soins nécessaires aux patients. Ces médecins (internes et résidents, ndlr) ne perçoivent pas d'indemnités sur les gardes depuis sept ans, ils travaillent sans rémunération donc. D'un point de vue militant, il aurait été plus efficace de cesser les gardes, mais nous ne pouvons pas, parce que cela mettrait en péril la santé du patient. Nous maintenons donc le service des urgences, de réanimation ainsi que les gardes.

Ne pas utiliser son cachet prive les patients de certains examens, parfois vitaux…

Absolument, mais c'était au ministère de la Santé de réagir à cela et arranger la situation afin que la situation se débloque. Pourtant, ils font la sourde oreille.

Votre doctorat, qui est un bac+8, est considéré par le ministère de la Santé comme un master, soit un bac+5, ce qui vous pénaliserait sur le marché du travail. Avez-vous exprimé des revendications dans ce sens?

Nous sommes en effet rémunérés selon l'échelle 336, de la même manière qu'un étudiant détenteur en master. C'est méprisant envers nous. Cela a beaucoup de répercussions: les médecins ne sont pas valorisés, ils vont donc travailler dans le privé ou font mal leur travail… Un médecin généraliste est payé 8600 dirhams, alors qu'un doctorant est payé selon l'indice 509 qui avoisine les 15.000 dirhams mensuels.

Qu'en est-il des indemnités de gardes dans les hôpitaux pendant votre cursus?

A partir de notre troisième année, nous travaillons à l'hôpital. L'indemnité de fonction est de 100 dirhams mensuels pendant les troisième et quatrième année. En cinquième année, elle passe à 165 dirhams. C'est une indemnité qui a été décidée en 1965, alors que le niveau de vie a changé entre-temps. Aujourd'hui, ça n'assure même pas les frais de transports, alors que plusieurs étudiants sont dans la précarité.

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