MAROC
08/09/2015 11h:46 CET | Actualisé 09/09/2015 05h:26 CET

Eradiquer l'analphabétisme? L'analyse de Mounia Benchekroun, experte sur les questions d'éducation (Interview)

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ANALPHABÉTISME - D’après les chiffres du Haut commissariat au plan (HCP) marocain, près d’un marocain sur trois est analphabète. Pourtant, le Maroc a réellement progressé dans ce domaine, et ambitionne d'éradiquer le phénomène dans les 10 prochaines années. Réaliste ou pas? Décryptage avec Mounia Benchekroun, experte sur les questions d'éducation, à l'occasion de la journée mondial de l'alphabétisation.

Bio express

Mounia Benchekroun a dirigé la Fondation Zakoura, une ONG spécialsée dans la lutte contre l'analphabétisme. Elle est aujourd'hui consultante spécialisé dans les domaines du développement social et de l'éducation au sein du bureau d’études Oxygène et présidente de l’association Kane Ya Makane qui oeuvre pour le développement socio éducatif des femmes et des enfants dans le monde rural.

HuffPost Maroc: En 2004, le taux d’analphabétisme au Maroc était de 43% pour la population âgée de plus de 10 ans. Aujourd’hui le Haut commissariat au plan marocain (HCP) parle de 10 millions de citoyens analphabète, soit 28% de la population marocaine. Comment le Maroc a-t-il réussi à baisser le taux d’analphabétisme de plus de 15 points en dix ans ?

Mounia Benchekroun: L’amélioration significative de la situation en terme d’analphabétisme au Maroc a pu être possible grâce à de gros efforts de la Direction de tutelle (ex Direction de la Lutte Contre l’Analphabétisme, ndlr) pour définir une stratégie claire et chiffrée et mettre en place les moyens nécessaires pour la déployer. Sans compter les nombreux acteurs qui ont été mobilisés pour décliner de manière effective les programmes d’alphabétisation sur le terrain tels que les associations, le Ministère des Habous et d'autres institutions publiques. Notons également l’appui conséquent d’organisations telles que l’Union Européenne qui a apporté - et continue à le faire- une aide financière substantielle ainsi qu’une assistance technique très importante (réalisation d’études prospectives, d’évaluation, ndlr) et l’UNESCO à travers son bureau de Rabat qui a également fortement soutenu techniquement le Ministère dans la mise en œuvre de sa stratégie.

Les objectifs du millénaire en ce qui concerne l’analphabétisme sont d’éradiquer ce fléau d’ici à 2024. Cela vous semble-t-il réaliste?

Sincèrement, je ne pense pas qu’il soit possible au Maroc d’atteindre cet objectif vu le niveau actuel, selon moi insuffisant, d’engagement politique et financier et compte tenu aussi de la complexité du phénomène et de ses causes. En effet, s’agissant du premier point, quand vous mettez en perspective les délais très longs qui ont été requis pour faire appliquer la loi sur la création de l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Analphabétisme et la doter des moyens humains, financiers et administratifs pour fonctionner, avec la véritable urgence à s’occuper des jeunes- et moins jeunes- analphabètes et quasi analphabètes (c'est-à-dire qui ont quitté l’école avant la fin du primaire et qui se retrouvent avec un niveau d’alphabétisation totalement insuffisant pour continuer à acquérir les compétences nécessaires à une insertion socio professionnelle, ndlr), vous constatez un très grand décalage qui laisse à penser que ce n’est pas vraiment une priorité au Maroc.

Par ailleurs, la "masse" des analphabètes continue à être alimentée par tous les enfants qui sortent précocement du système éducatif, sans avoir acquis un socle suffisant de compétences et sans une politique efficace de rétention de ces enfants dans le dispositif scolaire et une amélioration de la qualité de l'enseignement, le phénomène de l'analphabétisme continuera malheureusement sa progression alors que le monde actuel exige de plus en plus de compétences !

L'analphabétisme touche plus les femmes que les hommes. De fait, une femme sur deux ne sait ni lire ni écrire. Comment expliquez-vous ces disparités?

Ces disparités sont vraiment malheureuses et elles sont encore plus prononcées dans le rural par rapport à l’urbain car elles ont des conséquences à tous les niveaux. En effet, de nombreuses études menées à l’international comme au Maroc démontrent clairement le lien positif entre alphabétisation des mères d’une part et éducation et santé des enfants en raison du rôle central que jouent les mamans au sein de la famille. Cette situation de taux d’analphabétisme plus important chez les femmes trouve essentiellement son origine dans les pratiques et conceptions culturelles des familles surtout en milieu rural qui accordent peu d’importance à l’éducation des petites filles et préfèrent qu’elles arrêtent précocement l’école sans avoir acquis les compétences de base et ce, pour rester à la maison, aider aux taches ménagères et se marier dès que l’occasion se présente.

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