MAGHREB
07/09/2015 11h:57 CET

Tunisie - Que sont-ils devenus? Lobna Jeribi, de l'engagement politique à l'engagement citoyen (INTERVIEW)

Cote à cote Maya Jribi (PDP) et Lobna Jeribi (Ettakatol).
Facebook/Lobna Jeribi
Cote à cote Maya Jribi (PDP) et Lobna Jeribi (Ettakatol).

Depuis la révolution de 2011, de nombreuses personnalités publiques et politiques ont émergé. Figures fortes de la transition démocratique, certaines de ces personnalités ont - pour diverses raisons - quitté la scène médiatique et donc publique. Le Huff Post Tunisie les a retrouvées afin de parler avec elles de cette période importante de l'histoire de la Tunisie, mais aussi de leur vie quotidienne, de leur regard sur l'actualité et de leurs projets en cours ou à venir.

Pour cette première, c'est Lobna Jeribi qui a accepté de répondre à nos questions. Elue d'Ettakatol à l'Assemblée Nationale Constituante en 2011, elle a quitté le parti en mai dernier et entend s'engager autrement.

Vie quotidienne

HuffPost Tunisie: Depuis votre démission d'Ettakatol en mai dernier, à quoi occupez-vous vos journées? Êtes-vous restée loin du monde de la politique?

Lobna Jeribi: J’ai pris le temps nécessaire pour me reposer et consacrer du temps à mes enfants et à ma vie de famille. J’avais besoin de me ressourcer auprès des êtres qui me sont chers. Une retraite au cours de laquelle je suis revenue sur cette expérience intense, enrichissante et qui a marqué un tournant de ma vie. Je ressentais le besoin de prendre du recul pour faire mon autocritique et ainsi mieux rebondir pour servir au mieux mon pays. Pour moi la politique c'est une affaire d'ordre public, le combat des idées ne s’arrête jamais et la recherche de solutions pour la Tunisie est au cœur de mes préoccupations.

Les arcanes de la politique vous manquent-elles?

Il n’est pas nécessaire d’être dans les arcanes de la politique pour agir, mobiliser, influencer et faire bouger les lignes politiques. On peut servir de l’extérieur, de différentes manières certes, mais assurément tout en effectuant un travail de qualité et en suscitant des débats d’idées permettant de produire des solutions concrètes. J'ai repris mes activités d'universitaire pour enseigner aux futurs ingénieurs les systèmes d'information et la gestion de projets. Après dix ans dans la recherche scientifique en France, aux États-Unis et en Tunisie, dans le domaine des systèmes d'information, il est laborieux de se remettre à jour après plus de quatre ans d'interruption.

Regard sur le passé

Avec un peu de recul, comment jugez-vous le travail accompli au sein de l’Assemblée Nationale Constituante?

Au cours des trois années de la transition démocratique, certes des erreurs ont été commises, mais malgré cette phase difficile de l'apprentissage de l'exercice démocratique, d'importantes réalisations ont été concrétisées dans la mise en oeuvre des instances constitutionnelles et dans l'établissement d'une constitution consensuelle, représentant notre diversité, ancrant nos valeurs et taillant dans la pierre les aspirations à la liberté, à l'équité, à l'Etat de droit de la Tunisie post révolution. Une approche participative a permis de mettre en œuvre un débat citoyen dans les régions incluant la société civile, les experts constitutionnalistes. Tous ont été impliqués de près et de loin dans l'élaboration du texte constitutionnel. Un travail colossal également a été accompli dans les coulisses de l'ANC et notamment dans les commissions Ad-hoc dont le travail n'est à ce jour pas connu du grand public. A ce propos, je lance un appel aux historiens, aux sociologues politiques et aux journalistes d'investigation pour réaliser un travail de mémoire et de restitution, loin des enjeux électoraux et des querelles politiques, à partir des enregistrements, des comptes rendus, des notes de synthèse et autres matériels dans lesquels a été retranscrit tout le travail réalisé par ces commissions ad-hoc. Enfin, nous avons également instauré des traditions démocratiques que nous devons respecter, sauvegarder et faire valoir et ce quelque soit la couleur de la majorité parlementaire. La redevabilité d'un élu par rapport à ses électeurs, la transparence qui permet aux médias de suivre toutes les positions des élus, de leurs présences , sont des acquis encore fragiles hélas.

Vous avez démissionné d’Ettakatol en mai dernier, comment estimez vous l’évolution du parti?

Les partis de centre gauche comme Ettakatol , Jomhouri, l'Alliance démocratique, Al Massar, etc., malgré leur défaite auraient pu se relever, se renforcer, s'unir et présenter une vraie alternative de centre gauche, qui aurait pu créer l'équilibre sur la scène politique. Malheureusement, le processus de rapprochement ou d'union trébuche ce qui accroit la démobilisation, surtout des jeunes au sein de ces partis.

-Existe-t-il un regret par rapport à cette période?

Aucun parcours ne saurait être parfait, la Tunisie a vécu sa révolution et elle est en train de vivre sa transition démocratique à l’épreuve d’un certain nombre d’éléments endogènes et exogènes. Certes, nous pleurons aujourd’hui encore la disparition de ceux et celles tombés sous les balles mortelles des détracteurs de la Tunisie libre. Mais, nous n’avons pas cédé aux pressions et tentatives de déstabilisation. Nous avons mené d’âpres batailles remporté tantôt de belles victoires et tantôt pleuré nos défaites. La Tunisie a montré des élans de solidarité et de mobilisation sans précédent, salués mondialement, alors qu’elle dispose de moyens limités. C’est un parcours semé d’embuches, nous avons entamé un long chemin. Une première étape s’est concrétisée par l’adoption d’une nouvelle constitution, fruit d’un processus fastidieux de consensus et de compromis. La Tunisie s’est livrée à un exercice périlleux, en période extrêmement fragile, je pense que malgré les erreurs de parcours, tout à fait normales vu le contexte, nous ne pouvons qu'être fiers de ce qui a été accompli. Maintenant, le combat continue ; il est de notre responsabilité de donner vie à cette constitution en adoptant les lois en accord avec ses dispositions, en créant les institutions indépendantes, garantes d’une Tunisie libre et démocratique.

Création d’un Think Tank

-Plusieurs médias ont fait état de la création d'un Think Tank "Solidar Tunisie", qu'en est-il exactement?

Depuis 2011, la Tunisie poursuit son processus de transition démocratique. Le pays connait actuellement une situation qui lui impose d'engager nécessairement et urgemment de grands chantiers de réformes, notamment économiques, sociales et sécuritaires. Malheureusement, les moyens disponibles ne sont pas à la hauteur ni des attentes des Tunisiens ni même des enjeux escomptés. C'est dans ce cadre que s'inscrit l’initiative de Solidar Tunisie. Notre démarche vise l'accompagnement et le soutien des institutions de l'Etat dans le processus législatif et de décision politique. Ceci se justifie surtout par les lacunes observées dans l'environnement politique d'une Tunisie post révolution qui sont inhérentes à la complexité des textes législatifs, la désinformation et la circulation défaillante de l’information, des agendas politiques changeants et des feuilles de routes quasi-absentes.

-Quels sont ces objectifs? Quelle est sa structure?

Solidar TUNISIE est une organisation non gouvernementale (ONG) qui s'inscrit dans une vision stratégique qui a pour objectif de faire valoir les principes et les valeurs de la sociale démocratie qui prônent l'équité, la justice sociale et l’égalité à travers la mise en place d'un centre d'études, indépendant et non partisan. Sa vision globale à la fois politique, sociale et citoyenne concourt à l’édification d’un modèle socio-économique en faveur d’un développement durable pour toutes et tous. Solidar Tunisie s’inspire, dans sa démarche et sa stratégie, des réussites et des bonnes pratiques des pays démocratiques et propose une expertise au profit des élus nationaux et locaux ainsi que des instances exécutives.

Solidar Tunisie agit en réseau avec les acteurs du monde associatif, syndical, académique, institutionnel et économique pour créer des synergies lui permettant de proposer des solutions adaptées aux réalités du terrain.

Les principales activités de Solidar TUNISIE concernent:

• L’étude et l’analyse du processus législatif et politique

• La proposition de projets de lois et de réformes dans différents domaines

• La production d’études, de rapports et la vulgarisation scientifique.

Solidar Tunisie est structuré en pôles -avec principalement un pôle "réformes socio-économiques"- qui se déclinent en commissions sectorielles (finances publiques, énergie, emploi, santé, etc.) ; un pôle dédié à l'éducation ; un pôle État de droit avec un focus sur les droits socio- économiques des femmes ; un pôle "jeune" dédié à l'animation de débats et de propositions de réformes et de projets de loi notamment en matière d'emploi des jeunes, d'entrepreneuriat local et d'accès à la culture.

-Avez vous entrainé dans votre sillage des compagnons de votre mandat politique au sein de ce Think Tank?

Les fondateurs de Solidar Tunisie sont de différents bords. Ils appartiennent à des familles politiques différentes mais ils partagent tous les valeurs et la vision de la sociale démocratie. Ce sont principalement des syndicalistes, d'anciens élus, des parlementaires, des chefs d'entreprises, des universitaires, des jeunes, des femmes et des hommes.

"En Espagne, la transition démocratique est réussie grâce au consensus économique et social, où tous les acteurs étaient impliqués: partis politiques, partenaires sociaux, hommes d'affaire... pour convenir des accords de productivité, des accords de la protection sociale face au chômage, afin de garantir la paix sociale pour engager les réformes", selon Zapatero.

C'est dans cette approche multi acteurs que s'inscrit Solidar Tunisie, dans le but de contribuer dans la mise en œuvre du consensus politico-socio-économique nécessaire pour la Tunisie.

-Ce Think Tank signifie-t-il la fin de vos ambitions politiques ?

Aujourd'hui mes ambitions sont principalement orientées vers les questions d'ordre public. La crise que connait le pays impose à tout un chacun de contribuer et de s'engager dans la construction de notre deuxième République. Toutefois, mon ancrage part aujourd'hui de la société civile.

3 questions sur l’actualité :

Partagez-vous la position de votre ancien parti Ettakatol par rapport au projet de loi sur la réconciliation économique et financière?

Personnellement, je suis pour le principe de la réconciliation nationale, bien entendu dans le cadre des instances constitutionnelles, dans le respect des principes constitutionnels pour lesquels nous nous sommes battus, comme l'équilibre des pouvoirs, la transparence et la bonne gouvernance. Le projet de loi dans sa forme actuelle est inacceptable. Toutefois, il est supposé répondre à des lacunes du processus actuel de la justice transitionnelle. Oui pour un projet de loi qui corrige et régule le processus de justice transitionnelle actuel, qui devrait être établi d'une manière participative avec l'implication des toutes les composantes civiles et politiques. Il faut s'éloigner du débat "idéologique" et de la bipolarisation et aller vers des propositions constructives qui mettent en lumière les vrais problèmes du processus actuel. Il y a pourtant un travail considérable au sein de la société civile en terme de propositions et de solutions, mais qui n'est pas encore "audible". C'est pour cette raison qu'un travail profond de sensibilisation citoyenne est essentiel à ce stade.

Face aux tourments vécus par l’Instance Vérité et Dignité, comment jugez-vous le processus de justice transitionnelle?

Ce processus DOIT réussir, c'est le seul chemin pour une vraie "réconciliation" et pour que la confiance soit rétablie entre le citoyen et l'Etat, car l'impunité est en train de ronger le socle de valeurs de notre société. Malheureusement, ce processus trébuche depuis sa création, des lacunes de procédures et d'organisation, un manque de ressources capable de rendre opérationnelles les différentes structures rattachées à cette instance, des défaillances de communications, etc. Il en va de la responsabilité des pouvoirs exécutifs et législatifs de réaliser un diagnostic approfondi et objectif et de se pencher sérieusement et urgemment sur les solutions qui pourraient être mises en place pour "sauver" ce processus. Bien-entendu, la société civile a, comme toujours, un rôle crucial à jouer.

La nomination de nouveaux gouverneurs, exclusivement masculins, a entrainé de nombreuses réactions, rappelant à juste titre l’absence de plus en plus remarquée de femmes à des postes de décisions. Estimez vous la scène politique actuelle plus "machiste" vis à vis des femmes?

Non, la scène politique actuelle a "récidivé". En imposant aux partis politiques une loi électorale paritaire pour les législatives en 2011, les femmes ont pu être représentées dignement au Parlement. Nous nous sommes battues pour que cette représentativité soit respectée dans toute les instances élues (parité), pour qu'il y ait une vrai égalité des chances entre les hommes et les femmes, pour assurer l'égalité entre l'homme et la femme (articles 46 de la constitution). Maintenant, tant que les lois organiques ne sont pas encore proposées et votées pour mettre en œuvre ces principes constitutionnels, on risque un retour en arrière en terme de représentativité. La société civile gagnerait à travailler davantage en synergie pour faire bouger les lignes et accélérer le processus législatif. La réussite de notre démocratie passe aussi et surtout par l'instauration du respect de la dignité de femmes. Les pays où il y a un bien-être social et économique sont ceux qui ont établi cette égalité et qui ne permettent pas la violence envers les femmes, car en démocratie, personne n'est supérieur à l'autre.

Concernant les nouveaux gouverneurs, la décentralisation permettra de passer des nominations à des élections, où la responsabilité et la redevabilité vis-à-vis des électeurs seront les seuls critères et non les appartenances/proximités partisanes. Dans ce sens, le code électoral des collectivités locales sera stratégique car il mettra en exergue les bonnes traditions démocratiques et le respect des principes constitutionnels, dont l'article 46 pour la représentativité des femmes, sans oublier l'article 130 pour la représentativité des jeunes dans ces instances, ainsi que le respect de l'approche participative et inclusive au sein des pouvoirs locaux. Toutefois, en capitalisant sur les expériences internationales, la réussite de la décentralisation en Tunisie dépendra de la mise en œuvre d'une vraie cohésion sociale ainsi qu'une forte solidarité inter-régionale.

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