MAGHREB
04/09/2015 13h:35 CET | Actualisé 08/12/2015 12h:05 CET

Tunisie: Logements délabrés, manque d'hygiène, prix exorbitants... le calvaire des étudiants logés à Tunis

The room in Gaggiano, near Milan, Italy, where Abdelmajid Touil was arrested on Tuesday evening is seen in this photo taken Wednesday, May 20, 2015. Touil , a 22-year-old Moroccan was arrested on suspicion he helped organize the attack on Tunisia's Bardo Museum. He was previously identified in February at Porto Empedocle, Sicily, after he landed on a migrant boat carrying 90 people. (Matteo Bazzi/ANSA via AP Photo)  ITALY OUT
ASSOCIATED PRESS
The room in Gaggiano, near Milan, Italy, where Abdelmajid Touil was arrested on Tuesday evening is seen in this photo taken Wednesday, May 20, 2015. Touil , a 22-year-old Moroccan was arrested on suspicion he helped organize the attack on Tunisia's Bardo Museum. He was previously identified in February at Porto Empedocle, Sicily, after he landed on a migrant boat carrying 90 people. (Matteo Bazzi/ANSA via AP Photo) ITALY OUT

Des foyers universitaires publics et privés encombrés, des loyers hors de prix, des appartements insalubres... les étudiants amenés à habiter à Tunis éprouvent de nombreuses difficultés pour trouver un toit décent.

Une fois le périple de la recherche du logement terminé, il faut encore faire face à l'état délabré de certains bâtiments ou encore au manque d’hygiène.

Le Foyer universitaire public, une première épreuve

L'alternative la moins coûteuse est certainement le foyer universitaire public. Mais chaque étudiant y a droit à seulement deux années d'hébergement et doit répondre à certaines conditions, comme la distance qui sépare le domicile familial de l'université qui doit dépasser les 30 km.

Rabeb, une jeune étudiante originaire de Béni Khiar, dans le gouvernorat de Nabeul, raconte son périple. Après s'être inscrite à l'Institut supérieur d'informatique de l'Ariana, Rabeb a déposé une demande d'hébergement à Tunis, une demande qui a été acceptée. Mais son calvaire ne faisait que commencer.

Dans un bâtiment mal entretenu, l'étage où Rabeb s'était installée accueillait 13 jeunes filles sur 6 chambres et une seule salle d'eau. "Il n'y avait pas de cuisine non plus. Et pour se laver, les douches étaient communes, une sorte de hammam (bain maure) au sein du foyer", a-t-elle déclaré au HuffPost Tunisie.

Pour Rabeb, la vie commune entre les étudiantes était loin d'être plaisante, à la limite du supportable:

"Je devais m’adapter au rythme de vie de ma colocataire. Je ne me plaignais pas car j’étais chanceuse d’avoir une seule colocataire contrairement à d’autres. Je devais aussi m’aligner sur les heures de réveil, de sommeil et m'adapter aux fêtes improvisées de nos voisines qui avaient la fâcheuse manie de commencer leur fête à minuit et de les terminer à 3h du matin. Tout cela est encore supportable, je faisais avec. Je savais qu'il fallait faire des sacrifices comme tout le monde".

Car l'adaptation à cette vie estudiantine nocturne n'était pas le plus mauvais souvenir de Rabeb. "Le pire, c’était le manque d’hygiène, la plupart de nos voisines était négligentes", témoigne-t-elle.

"Des restes de bouffe de la veille, des poils partout, l’eau du robinet qui inonde les toilettes ou encore les chasses d’eau des toilettes qui ne fonctionnaient plus …on avait droit à toute cette pagaille tôt le matin après une nuit tourmentée par les bruits et les discussions interminables de ma colocataire. Il y avait bel et bien des femmes de ménage pour nettoyer mais même ces dernières bâclaient leur travail. J'ai fini par m'y mettre moi-même", regrette la jeune femme.

A la troisième année, place aux foyers privés

A la troisième année de leur cursus universitaire, de nombreux d'étudiants n’ont plus où se loger. Sarra, étudiante en troisième année de licence en sciences naturelles et originaire de Tozeur est dans ce cas. Issue d’une famille défavorisée, avec cinq frères et sœurs dont trois étudiants, elle peine à s'en sortir.

"Je n’ai pas les moyens de louer dans un foyer privé, encore moins de louer un appartement. J’ai à peine de quoi subvenir à mes besoins les plus élémentaires", témoigne Sarra.

"Dans ce cas, il y a un formulaire à remplir sur le nombre de frères et sœurs, le métier des parents, etc., qui aboutira à l'établissement d'un score. Ce score constituera le critère de sélection", a affirmé Ridha M’barek, chargé des relations avec le citoyen à l’Office des Œuvres Universitaires du Nord (OOUN) au HuffPost Tunisie.

En cas de score égal entre deux étudiants, "c’est l’étudiant originaire de Tataouine qui sera favorisé par rapport à celui qui vient de Bizerte par exemple", explique le responsable.

"Les animateurs volontaires au sein des foyers sont aussi favorisés par rapport aux autres, car ils contribuent au maintien de l’ordre au sein du foyer. Ils jouent en quelque sorte le rôle de médiateurs. Sous le régime de Ben Ali, l’octroi d’un droit au logement pour la troisième année était tributaire de la fidélité au régime", précise encore M. M'barek.

A l’OOUN, on admet la recrudescence du nombre d’étudiants en troisième année de licence ou en master qui sollicitent un renouvellement d’un droit au logement dans un foyer public. En cause, "la démocratisation de l’enseignement supérieur au début puis le changement du système d’enseignement lui-même".

"Pour beaucoup, une licence n’ouvre pas d'horizons, les étudiants entament alors un master, espérant mieux. En conséquence le nombre d'étudiants à héberger a beaucoup augmenté ces dernières années. Beaucoup de ces étudiants n’ont pas les moyens de louer une chambre dans un foyer privé ou avec d’autres dans un appartement", a déclaré Kamel Rabii, sous-directeur de l’OOUN au Huffpost Tunisie.

Et dans l'administration de M. Rabii, les choses ne se passent pas toujours bien et le désespoir de certains étudiants est grandissant.

"Certains font des crises de nerfs, d'autres nous supplient de les caser n'importe où, même dans un foyer très éloigné de leur université, pourvu qu'ils aient où se loger", déplore-t-il.

Afin de pallier la surcharge des foyers publics, l’Etat a encouragé l’investissement privé. Cet encouragement prend plusieurs formes: la mise à disposition d’un lot de terrain au dinar symbolique ou la prise en charge de l’Etat de 25% du coût de la construction.

En contrepartie, l’investisseur doit se conformer à un cahier des charges qui l'oblige à utiliser le local comme foyer privé pendant 10 ans et se conformer aux tarifs fixés par l'Etat afin d'éviter que les prix ne soient trop élevés.

Mais au final, certains d’entre eux renoncent aux subventions de l’Etat afin d’avoir une totale liberté sur la fixation des prix, tout en se conformant au cahier des charges émis par le ministère de l’enseignement supérieur. D’autres s'improvisent foyers privés sans autorisation de l’Etat.

Un directeur de foyer universitaire privé à El Manar affiche des prix assez élevés (il faut compter 170 dinars par mois pour une seule personne). Il affirme que son établissement est complet depuis le mois de juin car pour trouver une place, il faut s’y prendre cinq mois à l’avance.

"Mais certains ne désespèrent, malgré les prix, et attendent toujours, espérant qu’une place se libère. Ils sont inscrits sur une liste d’attente", a déclaré auHuffpost Tunisie le directeur du foyer sous couvert d’anonymat.

La jungle des appartements à louer

Pour louer un appartement à Tunis, il faut mettre le paquet financièrement et s’armer de patience pour dénicher un endroit convenable.

Toujours dans le quartier d'El Manar, où se trouve un campus universitaire, une agence immobilière travaillant sur ce secteur affirme que le loyer d'un appartement composé de deux pièces (un séjour et une chambre) s'élève environ à 550 dinars.

"La présence massive de ressortissants libyens dans certains quartiers de la capitale a fait que le loyer a grimpé de manière vertigineuse ces trois dernières années", a déclaré l’agent immobilier au Huffpost Tunisie.

Afin de trouver des loyers moins élevés, Hana, étudiante en droit à la faculté de Droit et de Sciences Politiques d'El Manar s’est résignée à louer au centre-ville de Tunis, ce qui complique son quotidien. "Se déplacer via les transports en communs tous les jours est une épreuve à part entière", ironise-t-elle.

"Je n’ai pas vraiment le choix. Dans ma famille, on est trois à poursuivre nos études. Il faut compter au moins 170 dinars pour la part de loyer de chacun d’entre nous, sans compter les autres dépenses ordinaires. Mes parents sont instituteurs et ont déjà du mal à nous payer les loyers… ils se sont endettés auprès des banques pour subvenir à nos besoins", avoue-t-elle.

Dans son appartement, rue d’Espagne, l'hiver est rude. "Quand la pluie tombe, on est obligés de mettre un seau. Parfois, on se réveille le matin et on se retrouve totalement inondés. Faire face aux problèmes liés au délabrement de ce vieil appartement, c’est notre lot quotidien".

Pourtant Hana a continué à payer le loyer pendant l’été afin de garder son logement pour l’année universitaire à venir. "Mieux vaut garder ce qu’on a déjà, faute de mieux!", déplore-t-elle.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.