MAROC
03/09/2015 09h:59 CET | Actualisé 03/09/2015 10h:06 CET

Reportage: Les habitants du douar Oueld Dlim résistent

HuffPost Maroc

INFRASTRUCTURES – Entre les grues et les bétonnières des chantiers prenant place à l'extrémité de Hay Riyad, les derniers héritiers de la tribu Guich Oudaya ont installé un campement de fortune près de la paroi ceinturant le chantier, prenant place sur les terres de leur douar, dont ils ont été expulsés en décembre 2014.

guich oudaya

Non loin du très chic Hay Riyad à Rabat, le terrain, qui fait face à la forêt Maamora est poussiéreux et irrégulier. Quelques tentes, construites en matériaux de récupération ont été érigées le long d'une voie rapide où des enfants jouent, sur cette parcelle d'une cinquantaine de mètres carrés de superficie.

guich oudaya

Il est 15h quand nous arrivons au campement. "Nous sommes du douar Ouled Dlim. Les autorités viennent souvent arracher nos tentes en plastique. Ils ne nous ont même pas proposé une solution. Nous avons encore nos bons pour récupérer nos appartements, mais rien ne vient ! ", s'écrit aussitôt un jeune du campement à notre vue, avant d'être calmé par une voisine qui lui explique que nous sommes juste des journalistes. Ici, la tension est palpable.

Un groupe de femmes, réunies dans une tente, parlent encore du "drame"survenu plus tôt dans la matinée. Les rares hommes présents sur place sont allongés dans une tente avoisinante.

guich oudaya

Rappel des faits : lundi 1er septembre, à sept heures du matin, les autorités locales interviennent pour retirer ces tentes, construites avec des bâches en plastique et de vieilles couvertures. Sauf que l'opération de délogement ne s'est pas passer comme prévu, et dans le feu de l'action, un homme a été brûlé grièvement. Que s'est-il passé au juste?

"La femme d'El Kebir (la victime, ndlr) préparait le petit déjeuner lorsque des policiers sont venus arracher la tente qui les abritait. Le geste brusque a fait tomber la bonbonne de gaz. La tente a pris feu et le père de famille a été gravement brûlé", affirme le frère et voisin d'El Kebir, qui soutient que le fils a quant à lui été arrêté par les autorités "parce qu'il a défendu ses parents", lors de l'intervention de la police, avant d'être relâché le jour-même.

Une version que contredit une source officielle, qui rappelle qu'il s'agit d’une opération d’évacuation de 12 abris de fortune dressés clandestinement par certains habitants de l’ex-douar Ouled Dlim, propriété actuelle de la Société d’aménagement Ryad (SAR). "Lors de cette opération, une personne parmi les occupants est sortie de son abri et a tenté de s’immoler avant d’être maîtrisée par un membre de sa famille assisté des éléments de la protection civile. Le pronostic vital n'est toutefois pas engagé ", rassure notre source.

homme brûlé

Changement de décor. Après quelques tractations, nous arrivons à accéder aux urgences de l'hôpital Avicenne à Rabat où séjourne El Kebir depuis l'accident. Habiba, son épouse, qui vit avec lui et leurs deux garçons adolescents sur le campement, et Khalid, son frère, munis d'un sac rempli de nourriture, attendent depuis 8h30 qu'on leur permette de rendre visite à leur proche, admis en soins intensifs. Toujours sous le choc, ils nous racontent une nouvelle fois leur matinée mouvementée et nous montrent l'ordonnance du médecin où El Kebir est considéré comme "un brûlé grave". "Ils nous ont même demandé d'acheter les compresses alors que nous n'arrivons pas à joindre les deux bouts", se désolent-ils. El Kebir, comme son frère, sont soudeurs et travaillent de manière occasionnelle. Ils vivotent, comme la plupart des habitants du campement. "Certains pères de familles ont des petits stands où ils vendent des sandwichs, essayant tant bien que mal de subvenir aux besoins de leurs familles", raconte Khalid.

guich oudaya

"C'est la cinquième fois qu'ils viennent nous arracher nos tentes", raconte la femme d'El Kebir. "Pendant ramadan, ils nous ont arrêtés, nous avons passé une journée entière au commissariat", se remémore-t-elle, désabusé. La colère a cédé la place à la résignation. "Ils t'arrachent tes droits sous tes yeux. Que veulent-ils, qu'on se suicide?. Et de poursuivre: "Une association est même venue nous offrir des tentes et des couvertures, mais là aussi, ils nous les ont confisquées".

Au-delà de la solution de relogement qui tarde à se concrétiser, un an et demi après l'expulsion, les conditions sanitaires dans lesquelles vivent ces familles sont déplorables. A cause de la poussière du chantier avoisinant charriée par le vent, certains ont développé des maladies respiratoires. "Mon fils habite désormais chez sa tante", raconte Habiba, une habitante du douar. "L'année dernière, il a été opéré parce que les médecins ont trouvé de l'eau dans ses poumons. Nous avons appris par la suite qu'il avait également des problèmes cardiaques."

Les conditions climatiques ne facilitent pas le quotidien précaire des habitants du campement. "C'est notre deuxième été ici. Pendant ramadan, l'ambulance venait souvent à cause des crises d'asthme, de diabète, et de toutes les maladies qu'on a développées ici... c'était horrible", se souvient Habiba. L'hiver, c'est encore pire, entre le froid et la pluie qui inonde les habitations faites de bric et de broc.

Leurs enfants, eux, ont été tous déscolarisés. "Comment peuvent-ils aller à l'école alors qu'ils n'ont même pas de logement ?", s'indigne Khalid. Certains ont même perdu leurs papiers d'identité quand le campement a été détruit en 2014, et se retrouvent privés des services administratifs et de santé. "Certains parmi nous n'ont jamais pu retrouver leurs cartes d'identité et leurs carnets d'état civil. Ils veulent nous effacer de cette terre", s'indigne un des habitants du campement. "Ils disent même que nous n'appartenons pas à ce douar, alors que c'est écrit sur nos cartes nationales !", renchérit un autre.

guich oudaya

A quelle porte frapper?

Depuis décembre 2014, où les derniers des Guich ont été expulsés, les habitants, ne sachant plus à qui s'adresser, frappent à toutes les portes. "Nous avons organisé des sit-in et des manifestations devant le tribunal. Nous avons même dormi devant le ministère de l'Intérieur avec nos enfants. Certains avaient des nourrissons de quatre mois", raconte Khalid avant de demander à sa sœur si elle avait sur elle la convocation leur promettant un logement.

Sur le précieux document, jauni par l'usure, cette famille s'est vu promettre un appartement à Dyar Al Mansour, un groupement d'immeubles à Temara, édifié pour reloger les habitants d'Ouled Dlim initialement. "Nous nous sommes même rendus à la résidence de Benkirane. Les policiers nous ont vite encerclés et nous ont chassés."

"Lorsque nous sommes arrivés le jour de notre convocation, deux ou trois foyers ont eu des appartements, et ça s'est arrêté là", raconte Khalid. "Les logements ont été finalement vendus à d'autres personnes", croit-il savoir.

guich oudaya

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