MAGHREB
27/08/2015 12h:56 CET

Tunisie: En l'absence d'éducation sexuelle, les jeunes tunisiens doivent se débrouiller seuls

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En Tunisie, le sexe reste un sujet tabou rarement évoqué ouvertement en famille ou à l’école. S'il fait pourtant grimper l’audimat des émissions de télé-réalité et que l’industrie pornographique a encore de beaux jours devant elle, pour leur éducation sexuelle, les jeunes tunisiens et tunisiennes devront souvent se débrouiller seuls.

"On est une génération de porno par excellence"

"Dans ma famille, on ne parle pas de sexualité, chacun fait son propre cheminement en la matière selon ses fréquentations. Je me rappelle de ma première expérience sexuelle, c’était avec une prostituée. Je cherchais avec des amis la facilité, l’accessibilité. On a cotisé pour la payer. Je garde un mauvais souvenir de cette expérience, un traumatisme presque", a déclaré Malek, un jeune tunisien de 24 ans, au Huffpost Tunisie.

Le jeune homme avoue également être accro aux vidéos pornographiques: "On est une génération de porno par excellence, l’accès est facile et l’effet est assuré si j’ose m’exprimer ainsi".

"Je vis dans un milieu plus ou moins ouvert, j’ai eu beaucoup de petites amies. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de regarder des films pornos. Au fil du temps, c’est devenu une habitude, un passe temps. J’essaye parfois d’arrêter mais en vain. J’ai un faible pour les mises en scènes improbables ou vicieuses dans le réel mais tellement plaisantes dans le porno, je suis loin d’être pervers pourtant! En tout cas dans la vie...", explique le jeune homme.

Malek reconnait que la pornographie fausse le réel et schématise les relations sexuelles. "Elle crée des complexes autour de la performance ou de la taille du pénis. On a tendance à imiter ce qu’on voit, à croire que telle ou telle position fait forcément jouir une femme alors que tout est relatif et que ça diffère d’une femme à une autre", dit-il.

Emna, par contre, préfère "les massages sensuels, où la douceur prévaut". Egalement âgée de 24 ans, elle confirme l’influence de la pornographie en l'absence d’une éducation sexuelle en Tunisie.

"Je dois avouer que parfois c'est agréable. C'est quelque chose de très intime que l'on vit, ça ne regarde que nous", affirme la jeune femme.

Des troubles sexuels et des mauvaises expériences

Mais l'absence d'éducation sexuelle et les références parfois violentes liées à la pornographie ne rendent pas toujours l'expérience agréable, dans la réalité.

"En Tunisie, on souffre d'un manque d'éducation sexuelle. La seule référence sexuelle qu'ont les hommes sont les films X et souvent ils se dirigent vers les choses assez extrêmes où femme est souvent considérée comme un objet. On est finalement traitées dans la réalité comme la femme-objet du film X. C'est rare de trouver des hommes qui n'ont pas de culture pornographique de domination", déplore-t-elle. "Sexuellement, la différence se sent! Une petite formation en Europe ne leur ferait pas de mal je pense", ajoute Emna en riant.

Et l'inexpérience peut parfois se transformer en un véritable calvaire, notamment lors de la nuit de noces. Leila, 30 ans, est issue d'une famille pieuse. Elle et son mari sont pratiquants et n'avaient jamais eu de relations sexuelles avant le mariage. Fatiguée le soir de son mariage, Leïla aurait préféré reporter sa première expérience. "A 5h du matin, mon mari me réveille en sursaut et face à son insistance, j’ai laissé faire. Le problème est qu'il était tellement maladroit voire violent, me demandant par où me pénétrer en plein acte, que j'en garde un mauvais souvenir", raconte-t-elle.

"Le manque d’éducation sexuelle et la diabolisation des plaisirs charnels avant le mariage engendrent des ravages notamment après le mariage", explique Hind Elloumi, psychiatre et sexologue au HuffPost Tunisie.

Selon elle, cela peut perturber la vie sexuelle de ces nouveaux couples, en favorisant le vaginisme (contraction du vagin empêchant la pénétration) pour la femme ou les troubles érectiles d'origine psychosomatique pour l'homme.

Ces troubles sexuels n'étant pas l’apanage des sociétés conservatrices, peut-on établir un lien entre le manque d’éducation sexuelle et ce type de dysfonctionnements? "Si les troubles sexuels existent partout, leur cause diffère selon la culture qui prévaut dans une société donnée. Le vaginisme par exemple, peut être la conséquence d’une mauvaise expérience pour une femme libérée sexuellement mais il est généralement la conséquence d’une propulsion soudaine et non préparée d’une fille dans la vie sexuelle après le mariage", au sein des sociétés plus conservatrices, affirme la sexologue.

"De la chasteté inculquée et prônée avant le mariage à la répression des pulsions sexuelles, la femme se trouve du jour au lendemain amenée à avoir une vie sexuelle sans être armée de suffisamment d’informations en la matière, si ce n’est des anecdotes racontées par les amies et les cousines", ajoute-t-elle.

Pour les hommes, c’est la peur de ne pas être à la hauteur qui les hanterait: "La pornographie exacerbe cette peur car on érige comme modèle un homme toujours performant, où le coït dure longtemps".

Ainsi, à 30 ans, Noureddine n'a jamais fait l'amour, mais il a vécu une longue relation et n'a pas besoin de la pénétration pour procurer un orgasme à une femme. L'obsession de la performance est un véritable sujet pour les hommes. Quand il pense à sa première fois après son mariage, Noureddine imagine en rigolant: "Avec tous les discours de mes amis, les images pornographiques, toute cette pression que je ressentirai, je serai sûrement très mauvais".

Un obstacle à la prévention contre les MST

Alors que les parents n’osent pas parler de sexualité à leurs enfants, les établissements éducatifs tunisiens ne remplissent pas non plus ce rôle. C’est souvent aux professeurs, en marge de l'enseignement scientifique au collège ou au lycée, de prendre une telle initiative s’ils le souhaitent.

La désinformation et l'absence de sensibilisation constituent également un obstacle à la prévention contre les maladies sexuellement transmissibles. L’association tunisienne de lutte contre les maladies sexuellement transmissibles et le Sida (ATL MST/Sida) oeuvre en la matière.

"On essaye de faire notre travail de prévention et de toucher le plus grand nombre en allant dans les lycées ou les universités mais cela demeure insuffisant. En deux heures, vous ne pouvez fournir que les informations les plus élémentaires, les plus basiques", affirme Issam Gritli, chargé de programme au sein de l'association, au Huffpost Tunisie.

Le manque d’éducation sexuelle, l’influence de la pornographie ou encore la peur de la famille compliquent le travail de prévention de l’association. "On est face à des personnes qui ont du mal à se rendre dans une pharmacie pour acheter des préservatifs de peur de rencontrer quelqu’un qui les reconnait, ou que leur mère le découvre", déplore-t-il.

Dans une société où les relations sexuelles restent liées au mariage et à la reproduction, ce type de prévention n'est pas toujours valorisé. "Certains nous accusent d’encourager les rapports sexuels hors mariage en distribuant des préservatifs alors qu’ils ne font que se voiler la face ", déplore Issam Gritli.

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