MAROC
17/08/2015 04h:49 CET | Actualisé 17/08/2015 11h:06 CET

Mariage des mineures: sur les traces de la caravane "Touda Khatoune" avec la Fondation Ytto

Au Maroc, le mariage des jeunes filles mineures reste en progression. Selon les chiffres officiels, on estime à plus de 30.000 les unions contractées en 2014. Sans compter que de nombreux mariages précoces échappent aux statistiques officielles dans les zones rurales. Une entrée des jeunes filles dans une vie d’épouse et de mère qui conduit souvent à des conséquences dramatiques.

C’est un combat de longue date pour la Fondation Ytto qui organisait la dix-septième édition de sa caravane de sensibilisation dans les provinces de Zagora et de Tinghir du 24 juillet au 4 août dernier. "Nous n’avons pas choisi cette région par hasard, nous avons entrepris un ensemble d’expéditions au préalable afin de nous assurer que la problématique sur laquelle nous travaillons existe dans la région", explique Saïda Bajjou, assistante sociale et militante de la première heure au sein de la Fondation Ytto.

Cette caravane intitulée "Touda Khatoune" avait pour but, outre les consultations médicales, de collecter des informations sur la situation des femmes et des filles dans des zones particulièrement marginalisées.

Briser les tabous

Il est un peu plus de 12h et le thermomètre avoisine les 45 degrés quand nous retrouvons l’une des trois équipes mobiles de la caravane de sensibilisation. Dans le petit douar de Msissi, la précarité est palpable. La révolution sociale voulue par le code de la famille est loin d’avoir atteint cette région. Des mères, très jeunes, portant leurs bébés passent leur tête par la fenêtre à mesure que les bénévoles s’enfoncent dans les ruelles du douar, entourés d’une nuée d’enfants.

Sous le soleil du mois d’août, le temps semble presque figé. La région souffre de son enclavement, d’un manque flagrant d’infrastructure de base, de la pauvreté mais aussi de l’analphabétisme. "Le pays ne peut pas avancer avec l’analphabétisme, ces gens qui font sortir leur filles de l’école après 1 ou 2 ans deviennent aussi analphabètes, on créé des armée d’analphabètes avec laquelle on ne peut rien construire. Notre but n’est pas de vous contrôler ou de vous juger sur votre façon de vivre mais nous venons pour trouver une solution avec vous. La solution ce sont vos droits, l’école c’est votre droit et ce sont des droits fondamentaux. Le Maroc a signé la Convention Internationale des droits de l'Enfant, si c’est pour ne pas l’appliquer, ça ne sert à rien. Le Maroc c’est ici, vous êtes des Marocains et vous avez les même droits qu’ailleurs", explique Saïda à deux jeunes hommes croisés au coin d’une ruelle.

A Msissi, la majorité des filles ne va pas à l’école. S’il arrive à quelques-unes d’en fréquenter, aucune d’entre elles ne franchit cependant l’étape du collège. "Dans la plupart des régions que nous avons vu, l’éloignement des écoles et le manque d’équipements est l’une des causes du mariage des mineurs. Même lorsque l’on trouve une maison des étudiantes ou un internat, il n’y a pas assez d’équipements pour accueillir les filles et leur permettre de poursuivre leurs études avec l’autorisation de leurs parents", explique Saïda.

L’équipe de bénévoles de la Fondation Ytto, qui n’hésite pas à procéder au porte à porte, s’attache particulièrement à connaître la réalité, bien souvent ignorée, des femmes et des jeunes filles à travers un questionnaire minutieux et des échanges précieux. Un dialogue parfois teinté de méfiance de la part des jeunes femmes mais surtout des hommes présents sur place. Après avoir interrogé une jeune femme à peine âgée de 18 ans, mariée à l’âge de 15 ans et déjà mère de deux enfants, Saïda confie que la "plupart des personnes interrogées indiquent au début de leur conversation s’être mariée à l’âge de 18 ans, ce qui est loin d’être vrai".

Outre le manque d’infrastructures et l’analphabétisme, c’est aussi toute une mentalité infériorisant la femme qui perdure dans ces zones enclavées. "La femme est encore considérée comme bonne à marier et que les études ne vont rien lui apporter. On a eu des exemples alarmants, un jeune nous a dit que la femme était comme un yaourt, si elle dépasse la date limite de consommation, on doit la jeter à la poubelle."

Des risques pour la santé des filles

Oubliés des pouvoirs publics, les femmes rencontrées ont parfois accouché plus d’une dizaine de fois. Pour seule salle d’accouchement, une pièce dans un coin d’une maison et pour seule assistance, la présence d’une parente. Pour le docteur Hassani, responsable du pôle médical de l’association, le bilan est grave. "On ne peut pas parler de ce qui manque dans les douars comme celui de Msissi, cela prendrait des heures, en revanche ce qu’ils ont se compte sur les doigts d’une main."

Malgré la présence de dispensaires dans certaines régions, le docteur insiste sur l’absence totale des équipements de base. "On retrouve des dispensaires sans unité d’urgence, sans ambulance, sans médicaments… Dans ces douars, le premier problème est celui de la souffrance liée à des douleurs physiques. Il y a en réalité beaucoup de maladies organiques que l’on peut traiter avec un minimum de moyens", explique-t-il après avoir donné de nombreuses consultations médicales tout au long de cette caravane.

Sans accès aux médecins, aux structures de soin et faute de suivi, de nombreuses femmes font état de plusieurs pertes d'enfants au moment de l’accouchement. A ce titre, le mariage précoce constitue un véritable danger pour la santé maternelle et infantile. "Le problème c’est que ces jeunes filles n’ont pas terminé leur croissance. Lorsqu’elle se marie à l’âge de 14 ans et qu’elle tombe enceinte un an ou deux ans plus tard, la formation de son bassin n’est pas terminée. Automatiquement, elle ne peut pas accoucher par voie basse mais nécessite d’accoucher par césarienne. Une opération à laquelle elle ne peut pas avoir accès parce qu’elle accouche à la maison. C’est la vie de la fille et du bébé qui est mise en jeu et c’est ce qui explique le taux élevé de mortalité infantile", déplore Dr Hassani.

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