MAGHREB
13/08/2015 13h:49 CET | Actualisé 13/08/2015 14h:01 CET

Tunisie - Entretien avec Monia Ben Jémia: En matière de droits des femmes, "c'est le statu quo qui prévaut"

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Comme chaque 13 août, les Tunisiens fêtent la journée de la femme. L'occasion d'évaluer le chemin parcouru depuis le 13 août 1956, jour de la promulgation du Code du statut personnel (CSP). Révolutionnaire il y a 59 ans, certains le considèrent toujours aujourd'hui comme un acquis de taille, tandis que d'autres déplorent un "statu quo" qui empêche l'évolution des droits des femmes en vue de consacrer l'égalité.

Si le statut de la femme tunisienne est souvent salué et présenté comme étant le plus avancé du monde arabe, il n'est pourtant pas conforme aux standards internationaux. Monia Ben Jémia, juriste et membre de l’Association tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) nuance cette "exception tunisienne".

Le Code du statut personnel est miné par des dispositions discriminatoires envers les femmes. Comment peut-on expliquer le fait qu'il soit encore présenté, 59 ans plus tard, comme un texte progressiste?

Certes, le CSP a chamboulé le statut juridique de la femme à l’époque. En cela il était révolutionnaire comparé à la situation de la femme dans d’autres pays arabo-musulamns, mais les inégalités demeurent. C’est une nuance d’une grande importance car le statut de la femme tunisienne est encore en deçà des standards internationaux, inscrits en l'occurrence dans la convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes (CEDAW).

L’inégalité dans l'héritage en est un exemple flagrant. Le fait que jusqu’aujourd’hui, le père demeure le chef de la famille l’est aussi, sachant que dans des pays voisins comme l’Algérie ou le Maroc, cette disposition a été abrogée. Le père reste donc le tuteur de ses enfants, ce qui entraîne des situations insensées. C’est ainsi que la mère ne peut pas voyager avec ses enfants sans l’autorisation de leur père!

Qu’est-ce qui empêche à votre avis l’abrogation de ces dispositions discriminatoires?

La volonté politique essentiellement. Les sujets sociétaux, notamment ceux qui touchent les femmes restent tabous. On en parle seulement lors de certaines occasions (le 13 août ou le 8 mars) ou quand un fait divers surgit pour nous rappeler les lacunes de la loi. Dans ces cas, c’est souvent les polémiques stériles qui l’emportent sur les initiatives de réformes. Tous les partis politiques semblent être d’accord pour enterrer ces questions qui "fâchent".

On se contente du CSP, ni plus ni moins... C’est le statu-quo qui prévaut.

Personne n’a un intérêt politique à poser sur la table ces questions: les islamistes, face à la résistance de la société civile tunisienne semblent abandonner, pour l’instant, leur rêve d’un Etat gouverné par la charia qui aurait des conséquences néfastes pour les femmes. De l’autre côté, ce qu’on désigne à tort et à raison comme modernistes ont élevé le CSP au rang d’un acquis immuable, faute d’espérer ou d’oser mieux.

La violence faite aux femmes par exemple, personne n’en parle désormais, alors que des projets de réformes formulés par la société civile et un projet de loi a été déposé en vue de pénaliser toutes les formes de violences faites aux femmes.

Une mentalité machiste prédomine encore et sévit partout. Ainsi, quand une femme est victime de violence conjugale, on la dissuade de porter plainte, soit pour sauvegarder sa famille, soit parce qu’elle doit être forcément fautive, soit par crainte des représailles de la part de son mari.

Cette pression sociale qui s’exerce sur la femme émane aussi bien de la famille que du policier qui reçoit la plainte ou du juge. Du coup, rares sont les femmes qui ont le courage de porter plainte. Un jour, un juge tunisien a estimé que la violence exercée sur l’épouse relevait d’une violence 'minime' ne justifiant pas la condamnation de l’époux. Heureusement, le jugement a été infirmé en appel.

Qu’est-ce qui fait que cette mentalité perdure?

La femme a un rôle déterminant dans cette affaire. Elle fait perdurer cette mentalité à travers l’éducation de ses enfants. C’est un cercle vicieux. Il ne faut pourtant pas la culpabiliser. Des études récentes ont démontré que la femme souffre quelque part du syndrome du Stockholm. Elle intériorise sa condition, puis approuve et défend même le patriarcat qui l’opprime.

L’éducation, la télévision jouent aussi un rôle dans le changement des mentalités. Or, la télévision pose ces questions de façon caricaturale, notamment dans les émissions de télé-réalité. Ils surfent sur le sensationnel. Quant à nos manuels scolaires, ils véhiculent toujours une vision sexiste: le père regarde la télé et la mère lave la vaisselle!

Je reste optimiste pourtant, en présence d’une société civile active dans ce domaine, les changements sont inéluctables, on ne peut plus reculer.

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