MAROC
09/08/2015 08h:41 CET | Actualisé 14/08/2015 06h:19 CET

"Les tatouages berbères sont-ils bleus ou verts ?": l'artiste photographe Yto Barrada à la Kulte Gallery de Rabat

EXPOSITION - En plein vernissage de son exposition à la galerie d’art et d'édition de Rabat, Kulte Gallery, l’artiste photographe franco-marocaine Yto Barrada a invité les spectateurs au cœur de son univers artistique. Enrichie au fil du temps, l’exposition constitue un inventaire des thématiques emblématiques de l’artiste : héritage du passé, culture populaire, éducation et authenticité.

Il est peu plus de 20h vendredi soir à la Kulte Gallery, située rue Benzerte à Rabat, quand la photographe Yto Barrada débute sa performance. Dans un coin, un panier rempli de légumes et sur une grande table en bois massif des petits bols remplis de couleurs éclatantes. Entourées par ses enfants, la photographe s’essaye à la réalisation d’affiches avec pour seuls pinceaux des légumes. "Un hommage à l’artiste italien Bruno Munari qui faisait des livres pour enfants", précise-t-elle. A l’aide de photos, d’images toujours très léchées, et d’affiches, l’artiste donne à voir et à penser, poétiquement et politiquement, le Maroc. Par son œuvre, elle laisse transparaître un souci de préservation du patrimoine loin de fermer la porte à la création.

yto

Volonté de mémoire

Au centre de l'exposition, des anciens livres forment au sol une carte du monde revisitée, un nouveau territoire aux couleurs méticuleusement disposées à l'image de tapis. Pour Yto Barrada, il s’agit de transposer l’image du tapis rural berbère monochrome "considéré à l’époque comme vulgaire et qui n’a donc pas fait l’état d’un inventaire. L’ensemble des livres que vous pouvez voir au sol proviennent de mon ancien école, l’école américaine de Tanger, ce sont de véritables trésors d’éducation".

Une volonté de mémoire et de transmission que l’on retrouve aussi dans ses impressions monochromes et biochromes, atout majeur de cette exposition, inspirées par sa propre collection de livres sur l’histoire du Maroc. Pour l’occasion, l’artiste a pu profiter d’un modèle rare d’imprimante japonaise initialement réservé à l’impression d’affiches politiques monochromes.

"Les tatouages berbères sont-ils bleus ou verts?" a été un projet très stimulant pour Kulte Gallery & Editions" confie Yasmina Naji, directrice de l'espace culturel. "Yto Barrada nous a fait découvrir de nouvelles techniques d'impressions sur Riso, ce qui, pour une maison d'éditions est plutôt fantastique! Par ailleurs, ce projet d'exposition me touche particulièrement en ce qu'il rend compte de la richesse d'un univers où s'entremêlent photographies, affiches, installations, un univers où le livre occupe toujours une place particulière."

Pour la photographe, il s’agit également d’investir un nouvel espace, libre et engagé. "Je m’intéresse beaucoup aux espaces collectifs, et ce lieu est aussi un espace de soutien aux artistes", explique-t-elle.

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Interroger l'authenticité

Avec cette exposition, l’artiste qui a grandi à Tanger, évite une nouvelle fois les constructions globalisantes, préférant l’idée du photomontage et des juxtapositions à la linéarité du récit. Outre la culture populaire et l’éducation, c’est aussi la question de l’authenticité qui tient une place à part dans son œuvre. "En interrogeant l’authenticité, j’ai récemment beaucoup travaillé sur les faussaires de fossiles au Maroc", explique-t-elle. Avec son film "Faux Départ", la lauréate du prix Abraaj 2015 offre en effet un voyage à travers les montagnes de l’Atlas et la description du travail des faussaires.

Un film présenté à Londres au sein de la Pace Gallery qui entremêle les notions d’authenticité, d’esthétique, du muséal et de modernité. A travers cette étude sur la paléontologie au Maroc, l’artiste s’interroge sur la fabrication de l’Histoire. "Ce qui m’intéresse c’est le génie populaire et ce que les artisans réussissent à faire. Ce ne sont absolument pas du tout des truands, il y a une vraie inventivité dans la manière de préparer et d’inventer les objets qu’on va collectionner", explique-t-elle.

Parmi ses travaux présentés figure également la série d’affiches "A Modest Proposal", titre emprunté au satiriste irlandais Jonathan Swift, où l’on peut aussi bien consulter un inventaire de palmiers, qu’un plan d’urbanisme contemporains développés dans les années 30 par le Maréchal Lyautey, ou encore le portrait, sans moustache, de ce dernier accompagné de citations. Avec cette exposition, la Kulte Gallery offre un voyage intime, tout en poésie, au cœur du travail d’Yto Barrada.

yto barrada

Exposition du 8 août au 18 septembre 2015

Kulte Gallery & Editions

7 rue Benzerte, Quartier Hassan, Rabat

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