MAGHREB
06/08/2015 11h:28 CET | Actualisé 06/08/2015 12h:33 CET

Tunisie: Un journaliste et un blogueur risquent des années de prison pour "complicité de terrorisme"

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L'organisation Human Rights Watch (HRW) a dénoncé mercredi la mise en accusation de Noureddine Mbarki, rédacteur en chef de Akher Khabar online et Abdelfattah Saied, un professeur, par les autorités tunisiennes pour "complicité de terrorisme".

Le journaliste et le professeur sont en effet poursuivis sur la base de l'ancienne loi antiterroriste, pour des publications mises en ligne. "La loi antiterroriste est utilisée pour restreindre la liberté", a dénoncé l'organisation internationale dans un communiqué.

"Les préoccupations compréhensibles de la Tunisie à propos de la sécurité ne devraient pas se traduire par la qualification de journalistes et de blogueurs comme des terroristes en raison de leurs critiques à l’égard du gouvernement ou pour avoir contesté la version officielle du gouvernement", a déclaré Eric Goldstein, directeur adjoint de la division Moyen Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch.

Complice de terrorisme pour une photo montrant un terroriste?

Selon HRW, Noureddine Mbarki est accusé de "complicité de terrorisme" pour une photographie de Seifeddine Rezgui, l'auteur de l'attentat contre un hôtel à Sousse ayant coûté la vie à 38 touristes étrangers. Cette photographie publiée le 8 juillet montrait "l'homme armé (...) descendant d'une voiture avant de commettre le massacre", questionnant la présence de complices sur les lieux de l'attaque.

Cette photographie aurait été retirée peu après sa publication, à la demande de la police, d'après une déclaration de Mbarki à Human Rights Watch. Le journaliste a également affirmé avoir été mis en accusation par le juge d'instruction sur la base de la loi antiterroriste de 2003, toujours en vigueur, après avoir refusé de révéler la source de la photographie. Il devra comparaître de nouveau devant le juge pour "avoir favorisé la fuite de terroristes" et risque plusieurs années de prison.

En prison pour une caricature de Habib Essid?

Concernant Abdelfattah Saied, les mêmes motifs auraient été retenus pour une vidéo publiée le 7 juillet mettant en cause les forces de l'ordre dans l'attentat de Sousse. En effet, il a élaboré un montage juxtaposant un reportage diffusé sur une chaîne française et des vidéos amateurs montrant l'auteur de l'attaque. Avec ce montage, le professeur prétend démontrer que Seifeddine Rezgui avait été envoyé sur la plage par les forces de l'ordre pour ce qu'il pensait être un exercice de sécurité et qu'il aurait été piégé. La vidéo encore en ligne sur le profil de l'accusé a été visionnée près de 400.000 fois.

"Il est également accusé de 'diffamation d’un fonctionnaire' pour avoir publié une caricature du Premier ministre Habib Essid sur sa page Facebook", affirme Human Rights Watch après avoir examiné le rapport d'enquête de la brigade antiterroriste de Gorjani.

Cette caricature dont il n'est pas l'auteur mais qu'il a partagée sur son compte, montre Habib Essid recouvert de terre, une pelle à la main. La publication est suivie d'un commentaire dénonçant la décision des autorités d'ordonner la fermeture de chaines de télévision et de radio à caractère religieux, après l'attentat de Sousse. Le texte accuse le chef du gouvernement d'avoir "attendu" ce massacre pour "mener son attaque contre l’Islam modéré".

"Cet homme a été arrêté pour une autre affaire qui n'a absolument rien à voir avec cette image", avait assuré fin juillet Dhafer Neji, conseiller médiatique du Chef du gouvernement, sur Shems FM, sans préciser les raisons de la mise en détention.

Il a en outre déclaré que Habib Essid n'avait pas ordonné son arrestation, affirmant qu'il avait trouvé l'image "sympathique" et que "ça l'avait fait rire". "Pour (le chef du gouvernement), la liberté d'expression est une ligne rouge sur laquelle on ne doit pas transiger", a-t-il dit.

L'accusé n'a rien publié sur son compte depuis le 15 juillet dernier. Toujours selon HRW, il a été arrêté le 16 juillet par des agents chargés de l'antiterrorisme et placé en garde à vue, avant d'être "transféré à la prison Mornaguia où il est toujours en détention".

"Engager des poursuites contre une personne pour complicité de terrorisme sur la base d’informations que cette personne a partagées ou sur des opinions que cette personne a exprimées, sans démontrer aucun lien concret avec le crime, est une grave violation de la liberté d’expression", a dénoncé Human Rights Watch

L'organisation déplore ainsi des mesures contraires à la Constitution et aux traités internationaux ratifiés par la Tunisie censés garantir la liberté d'expression et permettre la critique du pouvoir et des institutions publiques.

Plusieurs organisations tunisiennes et internationales ont mis en garde contre la restriction des libertés et des droits de l'homme au nom de la lutte contre le terrorisme. Des inquiétudes ont été notamment exprimées au sujet d'un projet de loi visant à réprimer lourdement toute critique contre les forces armées, mais aussi sur la loi antiterroriste récemment adoptée. Le retrait inexpliqué d'un projet de loi garantissant le droit d'accès à l'information a également fait l'objet de critiques.

Malgré des messages qui se veulent rassurants, les autorités sont accusées de vouloir rétablir une forme de censure, en invoquant des raisons sécuritaires.

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