MAROC
06/08/2015 14h:06 CET | Actualisé 23/10/2016 11h:49 CET

Oued al-Makhazin: Le jour où le Maroc donna une leçon aux colonialistes portugais

La Bataille d'Oued al-Makhazin est aussi appelée la Bataille des trois rois
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La Bataille d'Oued al-Makhazin est aussi appelée la Bataille des trois rois

HISTOIRE – Nous sommes le 4 août 1578. La scène se déroule à Oued al-Makhazin, entre les villes de Larache et Ksar el-Kébir. Le Maroc réalise une prouesse militaire qui le mènera à une éclatante victoire face à l'armée portugaise. Une fierté nationale qui contribuera à légitimer le pouvoir régnant au Maroc mais aussi à assurer à l'armée du Maroc "une réputation d'invincibilité jusqu'au milieu du XIXe siècle", comme le précise le chercheur Nabil Mouline dans le magazine Zamane paru en août 2013.

Le contexte

carte saadiens

A la moitié du XVIe siècle, le Maroc est convoité par l'Espagne, le Portugal et l'Empire ottoman qui est arrivé à la frontière du royaume chérifien en étendant son contrôle sur l'Algérie. Les trois puissances convoitent les côtes marocaines, qui leur assureraient des circuits commerciaux avantageux donnant sur l'Atlantique et lorgnent les ports du royaume, qu'ils souhaiteraient s’accaparer.

Les protagonistes

Muhammad al-Mutawakkil

Surnommé l'écorché, le quatrième sultan de la dynastie saadienne a déjà combattu dans l'armée ottomane. Soutenu par cette dernière, il prend le contrôle de Fès et Marrakech. Mais une crise au pouvoir ne tarde pas à mettre son règne en péril. "Le pouvoir du sultan Muhammad al-Mutawakkil fut contesté par ses frères et ses oncles", raconte l'historien Nabil Mouline, si bien qu’en 1576, il est renversé par son oncle Abu Marwan Abd al-Malik. Il décide alors de se lier au roi du Portugal dans l'espoir de reprendre le trône. En échange, le Maroc devra livrer lui la totalité des ports marocains.

Abu Marwan Abd al-Malik

Cinquième sultan saadien, il est le principal artisan de la victoire. Aidé par le pouvoir turc, il renverse son neveu puis essaie d'écarter ses alliés qui voulaient envahir les ports marocains donnant sur l'Atlantique. Conscient de la menace pour l'indépendance du Maroc venant des trois entités entourant son territoire, "il mobilise les élites religieuses, notamment les confréries soufies, pour galvaniser la population", révèle Nabil Mouline.

Sébastien 1er

sebastian portu

Roi du Portugal de 1557 à 1578, Sébastien a 24 ans lorsqu'il décide de lancer son offensive sur le nord du Maroc. Le jeune roi aux ambitions démesurées lance contre l'avis de ses principaux conseillers son projet d'expansion sur le royaume chérifien. En 1571, il tente d'investir le champ de bataille et se rend au Maroc pendant trois mois, durant lesquels il affronte l’armée marocaine. Mais ses troupe, trop faibles en nombres, essuient de cuisantes défaites.

L'intrigue

navires

Le 24 juin 1578, le roi Sébastien entame son voyage vers le Maroc, accompagné de son armée

En 1578, Sébastien 1er se lance de pied ferme dans son projet d'expansion. Son allié principal? Moulay Muhammad al-Mutawakkil, le sultan détrôné la même année par son oncle Moulay Abd al-Malik, se porte volontaire en obtenant en contrepartie la promesse de reprendre le pouvoir. "Le corps expéditionnaire ne constitue alors qu'une armée faible, indisciplinée et inorganisée", raconte l'historien Antonio Henrique Rodrigo dans Histoire du Portugal et de son empire colonial.

Il réunit en effet "dans la hâte "une armée de 10.000 hommes" soutenus par "environ 7.000 mercenaires venus des quatre coins d'Europe et un petit contingent de fidèles" du roi saadien déchu. Le 24 juin 1578, l'armée portugaise, conduite par le jeune roi ambitieux quitte Lisbonne en direction du Maroc, déterminés à mettre à genoux le nouveau roi Abu Marwan Abd al-Malik et à s'emparer au passage du territoire marocain.

Les péripéties

Acte 1

570 carte

En pénétrant à l'intérieur des terres, les Portugais se retrouvent privés de ravitaillement

Les forces portugaises débarquent à Asilah trois semaines plus tard. Les troupes sont déjà affaiblies par un périple qui a duré trop longtemps. "L'armée était accompagnée d'un grand nombre de religieux, de domestiques et de femmes, ce qui ralentit énormément et pesa sur les ressources", raconte Nabil Mouline qui pointe aussi du doigt le mauvais timing. Le voyage se déroulant en plein été, les armures des Portugais constitue un lourd fardeau et un désavantage comparatif.

Acte 2

Le roi Abu Marwan Abd al-Malik, déjà au courant des projets des Portugais, avait eu l'intelligence de se préparer en amont. En un temps record, il lève une armée de 30.000 soldats prêts au combat et bien équipés. A cela s’ajoute l’aide bienvenue de "20.000 volontaires". Epaulé par son successeur au trône Ahmad al-Mansur al-Dhahabi, il élabore une stratégie qui ne manque pas d'intelligence: il "pousse Sébastien et ses hommes à s'enfoncer à l'intérieur des terres marocaines les privant ainsi de voies de ravitaillement et de retrait sûres et rapides".

Acte 3

copie

Si les Portugais impressionnent au début du combat, les Marocains reprennent vite le dessus

Nous sommes le lundi 4 août 1578, "vers 11 heures du matin", précise Nabil Mouline. La rencontre tant redoutée a lieu dans les environs d'Oued al-Makhazin. Ce sont les Portugais qui s'engagent dans la bataille et enchaînent quelques offensives couronnées de succès. Mais l'armée marocaine ne se laisse pas faire, disposant d'une tactique développée et de soldats plus entrainés, elle domine rapidement le combat.

Le dénouement

carte portugal esquisse

Esquisse de la bataille des trois rois par Roman Lazarev

Le Maroc réussit à tuer des milliers de soldats portugais et à en capturer plusieurs autres à l'issue d'un combat épique. Parmi les morts, le roi Sébastien dont la dépouille gît sur le champ de bataille. Alors qu’il tentait de prendre la fuite, le roi déchu, Muhammad al-Mutawakkil, trouve la mort en se noyant dans un ruisseau. Très affecté par sa maladie, Abd al-Malik al-Mutasim, le roi triomphant, décède sur son lit.

La suite

Du côté du Portugal, l'armée est profondément affaiblie et plusieurs grands noms sur lesquels le pouvoir reposait sont désormais du côté des morts. Plus grave encore, le roi Sébastien n'a pas laissé d'héritier derrière lui. La couronne revient donc à son plus proche parent qui n'est autre que son cousin, le roi Philippe II d'Espagne.

Chez les Marocains, c'est l'euphorie. Au lendemain de la sévère leçon donnée aux colonialistes portugais, l’armée marocaine inspire crainte et respect auprès de ses voisins. Le successeur d'Abu Marwan Abd al-Malik, qui n'est autre qu'Ahmed al-Mansour al-Dhahabi, a vu en cette victoire un signe pour légitimer davantage son règne auprès des Marocains et s'enrichit considérablement grâce aux sommes importantes reversées par l'Etat portugais pour libérer ses otages.

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