MAROC
05/08/2015 05h:29 CET | Actualisé 18/08/2015 06h:52 CET

Elections: La chasse à la corruption est ouverte

Elections: La chasse à la corruption est ouverte
DR
Elections: La chasse à la corruption est ouverte

FRAUDES - Dans leur édition du mardi 4 juillet, plusieurs journaux rapportent que des candidats aux prochaines élections locales ont promis d'offrir des primes aux personnes qui participeront à la traque de la corruption électorale. L'occasion de revenir sur les différentes formes que peut prendre la fraude électorale, ainsi que sur les mesures prises pour l'endiguer.

"Je ne sais pas quel est le degré de légalité de cette action consistant en la chasse à la corruption, mais elle est bénéfique", indique Omar Sentissi, le président de la commission des élections à la Chambre des représentants, qui estime que "l'initiative a du bon sur le plan moral et politique".

Impliquant aussi bien des candidats, des électeurs et, dans plusieurs cas, des ONG et des agents d'autorité, la corruption électorale est l'une des constantes - négatives - de tout scrutin.

Si, pour le député PJD et président de la commission d'éthique au sein de son parti, Abdelaziz Aftati, elle est aussi bien l'apanage "du monde rural que des villes" et parfois plus présente "dans les villes que dans le monde rural", Omar Sentissi estime, lui, qu'elle est plus présente dans le monde rural.

"Vu le faible nombre d'électeurs et de candidats dans certaines circonscriptions, 40 voix peuvent être déterminantes pour qu'un candidat remporte les élections", au contraire des villes où "des arrondissements comptent jusqu'à 65.000 habitants. Il est donc impossible, du point de vue logistique et financier, de s'adonner à la corruption électorale à cette échelle".

Comme le notait le chercheur David Goeury dans un article consacré aux élections législatives de 2011, et notamment l'évolution du vote urbain, "le faible nombre d’électeurs favorise les stratégies d’achat des voix directement ou indirectement", ce qui renforce l'efficacité de l'achat de voix dans les zones rurales. Les électeurs urbains étant "moins sensibles aux arguments financiers des candidats", le vote de ces derniers, qui sont "plus nombreux, plus aisés", fait que "les effets de l’achat des voix sont mécaniquement dilués", et leur impact sur le terrain finalement faible.

Abdelaziz Aftati évoque, néanmoins, des cas de fraudes massives dans les villes, comme celle initiée par ce candidat dans une ville de l'Oriental, qui a "offert plus de 30 millions de dirhams de pots-de-vin lors des législatives de 2011".

Combien coûte une voix?

"Le prix d'une voix peut aller de 50 à 100.000 dirhams. Lors des élections communales, des candidats offrent entre 50 et 200 dirhams aux électeurs. En revanche, lors des élections de la Chambre des conseillers (dont les membres sont élus au suffrage universel indirect par des collèges électoraux composés des membres de conseils communaux, régionaux, provinciaux, ainsi que des représentants de salariés), le prix d'une voix peut dépasser les 50.000 dirhams, voire atteindre 100.000 dirhams, selon le poids du vote", indique M. Aftati.

Omar Sentissi, lui, met en garde contre "la confusion entre élections locales et élections professionnelles". Dans les élections professionnelles, "20 voix peuvent être déterminantes pour qu'un candidat remporte le scrutin, vu le faible nombre d'inscrits aux listes électorales professionnelles. Parfois, un candidat remporte les élections en dépassant un autre d'une seule voix", ce qui favorise, à l'instar du monde rural, la corruption dans ces élections.

Les "semsara" des élections sont, pour la grande majorité, des gens appartenant à un parti politique ou à une ONG proche d'un parti. En concertation avec des agents d'autorité qu'ils corrompent, ces derniers proposent des sommes d'argent à de potentiels électeurs. L'attitude des agents d'autorité est parfois motivée non par un désir pécuniaire, mais par un impératif: celui de mobiliser de l'électorat.

Comme notaient Mounia Bennani-Chraïbi, Myriam Catusse et Jean-Claude Santucci dans leur livre Scènes et coulisses de l'élection au Maroc, "dans les circonscriptions observées, quand les agents de l’État ne peuvent plus ostensiblement mobiliser les voix et que l’offre partisane est insuffisante pour les relayer, ces modalités (achat des voix, ndlr) constituent des incitations contrebalançant les tentations de l’abstention".

Pour Abdelaziz Aftati, "l'impératif de la mobilisation n'en est pas un. C'est ou une manière de se voiler la face, ou une manière de légitimer la fraude électorale. Quand les habitants d'une localité refusent de voter pour un candidat ou un autre sans contrepartie, et ne sont motivés que par une récompense financière, cela veut dire que le candidat en question n'a pas de programme politique, ou gère mal sa circonscription".

Les mesures anti-corruption électorale seront-elles efficaces?

Les différentes mesures prises par le ministère de l'Intérieur pour endiguer la corruption électorale, dont le vote à main levée, porteront-elles leur fruit? Pour Omar Sentissi, "le vote à main levée permettra de savoir qui a voté pour qui", à la différence du vote secret qui, au sein des conseils locaux, "faisait que des candidats à la présidence du conseil corrompaient d'autres membres qui, parfois, appartiennent au parti de leurs adversaires, pour qu'ils les soutiennent".

Le député PJD et président de la commission d'éthique de son parti Abdelaziz Aftati, lui, se montre moins optimiste. "Il s'agit d'un système clientéliste, qui tourne depuis que le Maroc a un système politique. Ce sont les partis qui le font tourner, et eux seuls pourront y mettre fin".

LIRE AUSSI: