ALGÉRIE
07/07/2015 06h:00 CET | Actualisé 08/07/2015 09h:45 CET

"Dans ma tête un Rond-Point" de Hassen Ferhani : dans une Algérie en sang, une ode à la vie et à ses mystères

abattoir alger Comment dit-on en arabe un abattoir ? Medbaha...Aïe, pas très joli ce mot, surtout dans le contexte actuel. On peut lui préférer le terme algérois, "El'Batoir", et d'ailleurs autant assumer ce mot francalgérien, car les Abattoirs du quartier du Ruisseau à Alger datent de l'époque de la France.

Le premier long-métrage de Hassan Ferhani se déroule dans ce lieux qu'on croyait connaître sans jamais avoir mis les pieds. Longtemps on disait "on va manger des brochettes aux Batoirs”, pour bien marquer qu'on était des vrais citadins et qu'on savait que la viande servie y était fraiche, tout droit sortie des abattoirs d'en face, mais personne en fait ne savait vraiment ce qui se passait derrière les murs de cette petite citadelle aujourd'hui disparue.

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Présenté en avant-première mondiale au FID de Marseille, et à juste titre primé, "Dans ma tête un Rond-Point" est un très grand film, et pour que vous ne soyez pas les derniers à l'apprendre, débrouillez-vous pour le voir au plus vite (par exemple à Béjaïa, en septembre, pour les Journées cinématographiques).

abattoirs alger

Puissant et poétique huis clos dont on ne sort pas indemnes, "Dans ma tête un Rond-Point" n'a pour autant rien à voir avec les autres films réalisés par des grands cinéastes dans les abattoirs du monde ( par exemple, George Franju filmant les abattoirs de Paris dans “Le Sang des bêtes” en 1949 ou l'américain Frédérick Wiseman remontant la trace d'un hamburger jusqu'aux abattoirs du Colorado dans “ Meat” en 1976).

Rien à voir ne serait-ce que parce qu'il ne s'agit pas ici de voir les travailleurs de la viande à l'œuvre mais de suivre toute la chaîne de ce processus de mort- même si le peu qu'on voit c'est déjà beaucoup (et donne raison au passage à ceux qui n'ont jamais eu le mauvais goût de manger les tripes, moi par exemple).

Ce qui intéresse le jeune Hassan Ferhani ce sont les gens qui travaillent dans ce lieu et qui y vivent parfois, et la plupart des scènes sont tournées dans ces moments de pause où les travailleurs peuvent se confier au réalisateur.

Un film poétique et habité

Les cadres sont soignés, la caméra est toujours au bon endroit, les travailleurs des abattoirs ayant adopté les deux visiteurs qui font le film (car ils ne sont que deux : le réalisateur qui est aussi le chef opérateur et l'ingénieur du son).

Simple, profond et intelligent, le film produit a la classe de ne pas céder à la facilité de l'allégorie, même si dans le cas présent c'était plus que tentant. Et bien justement non, cette Algérie en sang que filme Hassan Ferhani est une ode à la vie et à ses mystères, la chair de son film n'est pas la vie des bêtes qu'on abat mais celles des hommes qui se débattent avec la vie.

Film en immersion qui ausculte notre part d'humanité, film poétique et habité, donc religieux dans le sens profond du terme, film politique bien sûr et définitivement mais qui redonne à ce mot toute sa signification, l'ultime qualité de ce film reste sa générosité : il s'adresse à tout le monde, et tout le monde peut s'y reconnaître.

Dans ce film, il n'y pas de frontière entre les réalités crues et cruelles des temps modernes algériens et les merveilleuses légendes qui les accompagnent, tout aussi vraisemblables.

De même, il n'y a plus de frontière entre le corps et l'esprit dans ce huis-clos où la magie du cinéma opère à plein régime dans le monde fantastique du réel, ni enfin entre l'histoire et la géographie: tous les accents de l'Algérie se font entendre dans ce portrait de groupe d'hommes qui va du jeune de 20 ans, qui rêve d'amour à mort à moins que ce ne soit l'inverse, au petit vieux né en 1925, embauché aux abattoirs en 1945, et qui n'a pas renoncé au rêve d'une vie meilleure.

Il y a effectivement un Rond-Point dans notre tête et sans doute que tous les chemins ne sont que des impasses, mais pour reprendre une maxime locale, c'est dans cette confusion que la question philosophique de la vie devient limpide.

Bref, autant le dire toute de suite, ce film produit par Narimane Mari et réalisé par Hassane Ferhani est le premier film algérien qui ose se coltiner ce genre de questions existentielles, questions sur notre rapport à la vie et à la mort, sur notre rapport aux autres et donc à Dieu.

Sur fond de carcasses abattues, on n'a jamais autant parlé d'amour

Que ces questions-là viennent des gens du peuple comme on ne le dit plus rend le film d'autant plus précieux. Intervenant que très peu dans les discussions, le réalisateur a l'intelligence de l'écoute, et de la mise en perspective.

Sur fond de carcasses de bêtes fraîchement abattues, on n'a jamais autant parlé d'amour, du sentiment amoureux pour être précis. Et dans une autre scène désormais mémorable où le plus jeune des travailleurs prend sa douche en continuant à discuter avec son ami, on évoque Dieu comme personne n'a osé le faire, très simplement, sans blasphème, mais avec une charge tellement incroyable qu'il ne serait pas licite de la spoiler ici.

Et en même temps, pour ne pas dire tout le temps, il y a une douceur dans ce film qui fonce à toute berzingue, si bien qu'à la fin on est comme cette mouette attachée par un fil et adoptée par un travailleur persuadé que c'est un oiseau qui vient d'Angleterre.

Une torche allumée dans la nuit des mensonges imposés

Quand plus tard le pauvre volatile est détaché, il refuse de quitter "l'batoir". Un autre travailleur dit à peu près ceci "Je ne mens jamais, mais ce n'est pas une raison pour sombrer dans la vérité".

C'aurait pu être le titre de ce film tout à la fois sombre et lumineux, c'est en tout cas toute la définition du cinéma du réel que propose Hassan Ferhani, le fils du journaliste Améziane Ferhani.

S'il fallait toute de suite trouver une filiation au cinéma de Ferhani Jr, pas besoin d'aller très loin. Ici à Marseille, au FID, on a rendu un hommage au grand cinéaste portugais Manoel de Oliveira, avec une riche rétrospective qui comprend ses premiers films documentaires. Le vieux maître du Douro est mort, un jeune de Kouba prend sa relève. Et la vie continue…

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Enfin, les Abattoirs d'Alger auraient pu/dû se transformer en friche culturelle, la grande mobilisation des artistes n'a pas réussi à faire reculer les mafieux du foncier et ceux du pouvoir politique en place qui ont d'autres idées dans ce qui leur sert de tête.

Pas grave, on a un film, un grand film, un objet artistique puissant qui nous venge, pour de bon et à jamais. Car l'affaire est entendue : "Dans ma tête un Rond-Point" est un film aussi important que “Tahia Ya Didou” de Mohamed Zinet ou “La Chine est encore loin” de Malek Bensmaïl. Document précieux et film de cinéma qui par ses qualités brille comme une torche allumée dans la nuit des mensonges imposés.

Galerie photo"El'Batoir" Voyez les images

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