MAROC
03/07/2015 06h:26 CET

Entretien avec Houssine Bekkar Sbaii, l'avocat des deux filles poursuivies pour "outrage public à la pudeur" à Inezgane

Entretien avec Houssine Bekkar Sbaii, l'avocat des deux filles d'Inezgane
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Entretien avec Houssine Bekkar Sbaii, l'avocat des deux filles d'Inezgane

JUSTICE – Les deux filles harcelées par la foule au marché d'Inezgane puis poursuivies en état de liberté pour "outrage public à la pudeur" ont décidé d'agir. Le 1er juin, les deux coiffeuses que le web et la société ont largement soutenues ont décidé de porter plainte pour "harcèlement sexuel, agression, menace, insultes et non assistance à personne en danger" contre quatre commerçants du marché de la petite ville dans le sud du Maroc, où elles ont été encerclées et harcelées. Me Houssine Bekkar Sbai, l'avocat des deux jeunes filles, explique au HuffPost Maroc les enjeux de cette plainte, l'importance de rendre justice aux deux filles, leur vie après l'agression et l'urgence de contrer ces agissements qui portent atteinte à la liberté.

Le HuffPost Maroc : Le premier procès qui juge les filles pour "outrage public à la pudeur" est fixé au 6 juillet. Êtes-vous confiant quant au jugement?

Houssine Bekkar Sbaii : Nous sommes sûrs de gagner le procès du 6 juillet et de rendre justice à ces deux victimes. Et nous avons de grandes chances d'obtenir gain de cause pour notre plainte contre les agresseurs aussi. Nous disposons de témoins au souk qui reconnaissent les personnes que nous avons visées par notre plainte: la patronne des deux filles, un marchand ambulant qui avait témoigné devant la caméra de 2M, ainsi que le président de l'association du marché.

A quoi aspirez-vous en portant plainte contre ces commerçants ?

Nous portons plainte contre ces quatre hommes pour rendre justice aux deux filles. Nous sommes parvenus à reconnaitre quatre personnes officiant régulièrement au souk qui sont connues pour harceler les visiteurs et avons décidé de les poursuivre pour rappeler que ces filles ont des droits aussi et que leur liberté et leur dignité ont été bafouées. Aussi, il était important que tout le monde sache que personne n'a le droit de se faire justice soi-même dans la société marocaine et que la loi est appliquée par la justice et non par les citoyens. Notre Constitution garantit l'ensemble des droits et des libertés individuelles, il serait temps que le code pénal soit à son image.

Pourquoi n'avez-vous porté plainte que plusieurs jours après le déclenchement de l'affaire?

Nous avons porté plainte le 1er juillet. Nous avons attendu parce qu'il y a eu une succession de rebondissements depuis le 14 juin, date de l'agression. Les filles n'étaient même pas au courant dans un premier temps qu'elles étaient poursuivies pour "attentat à la pudeur" parce qu'elles ignoraient le contenu du procès verbal. Elles ont beaucoup souffert depuis qu'elles ont été harcelées au marché d'Inezgane, ce qui fait qu'elles étaient dans un état psychologique fragile et avaient besoin de calme et de discrétion.

Sont-elles au courant de la vague de soutien et de la mobilisation sur les réseaux sociaux en leur faveur?

Les filles savent qu'elles sont soutenues et cela leur fait beaucoup de bien, mais ne veulent pas apparaitre dans les médias pour la simple raison qu'elles sont très sollicitées et sont mal à l'aise avec cela. Aujourd'hui, il est important qu'elles assistent à l'audience même si elles ne s'en sentaient pas capables parce qu'elles ont peur du regard des autres. Je leur ai expliqué qu'elles devaient préparer à participer à barrer la route à tous ceux qui veulent décider de ce qui est bon ou pas pour les citoyens. Car cela pourrait être le début d'une série de débordements sur les libertés si ce cas n'est pas traité avec fermeté.

Pensez-vous que cet événement est le signe d'un retour en arrière?

Le Maroc a toujours été un pays d'ouverture. Les Marocaines portaient des robes et des jupes depuis longtemps et ont toujours vécu harmonieusement avec les conservateurs. Même l'habillement de notre famille royale prouve un souci de mêler le traditionnel au contemporain. Nous avons une histoire, et nous ne permettrons pas à des personnes mal intentionnées de détruire notre identité.

Leur famille sont-elles au courant de ce qui s'est passé ? Ont-elles leur soutien ?

Mes clientes viennent d'autres petites villes afin de travailler à Agadir en tant que coiffeuses. Leurs familles, qui sont issus de petits villages où la tradition est très présente ne sont toujours pas au courant de ce qui s'est passé. Les filles tiennent à ce que leurs proches ne sachent pas pour ne pas leur causer de problèmes avec leur entourage. Par ailleurs, l'une d'elle est fiancée et craint de mettre en péril sa relation. Les victimes ont même été contraintes de quitter momentanément le salon de coiffure où elles officient parce que des dizaines d'associations et de journalistes viennent pour chercher à les rencontrer. Or elles sont de nature discrète, et ne sont pas habituées à toute ces agitation. Ce buzz médiatique leur a fait peur.

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