MAROC
20/05/2015 14h:02 CET | Actualisé 21/05/2015 04h:02 CET

Interview de Nabil Ayouch, réalisateur de "Much Loved", une plongée sans tabous dans l'univers de la prostitution à Marrakech

Interview de Nabil Ayouch, auteur de "Much Loved", une plongée sans tabous dans l'univers de la prostitution à Marrakech
Interview de Nabil Ayouch, auteur de "Much Loved", une plongée sans tabous dans l'univers de la prostitution à Marrakech

CINÉMA - Présenté cette semaine à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, le dernier film de Nabil Ayouch, "Much Loved" ("Zin li fik") fait le buzz. Cette plongée sans tabous dans l'univers de la prostitution à Marrakech interpelle: réaliste pour certains, choquant pour d'autres, le film, dont plusieurs extraits ont déjà été diffusés sur la toile, marquera sans nul doute l'histoire du cinéma marocain, à l'image d'un Ali Zaoua, du même auteur. Entretien avec le réalisateur.

HuffPost Maroc: Ces derniers jours, depuis que des extraits de votre film ont été diffusés sur le Net, on a vu beaucoup de gens s'exprimer, surtout sur les réseaux sociaux. Satisfait du buzz que vous avez créé?

Nabil Ayouch: Dans chaque film diffusé à Cannes, dans le cas d'espèce, dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, les organisateurs demandent aux attachés de presse de leur fournir quatre extraits, ce que nous avons fait. Ils ont ensuite posté les extraits sur internet, qui ont été diffusés plus largement par les internautes. Est-ce que je m'attendais à un tel buzz? Non... Je ne pensais pas que ça prendrait une telle ampleur, que ça susciterait une telle polémique. On parle de 600.000 vues en quelques jours, ce qui dépasse de très loin ce à quoi je m'attendais. Je me dis que l'important, c'est qu'il y ait un débat sur ce sujet. Maintenant, j'aurais préféré que ce débat ait lieu au moment où le film sera projeté.

Votre film ou du moins, les extraits qui ont été diffusés, sont extrêmement clivants, et tout le monde semble avoir un avis: il y a ceux qui défendent le film et son auteur, et ceux qui le critiquent avec véhémence. Cela vous inspire quoi?

J'ai glané pas mal de choses ces derniers jours, et j'ai en effet clairement pu observer deux tendances dans les commentaires. Voir une minute d'un film, ce n'est pas la même chose que d'en voir 1h45'. Le film est loin de ce que ces extraits peuvent augurer en termes de sensationnalisme. Il a un ancrage social indéniable. Et puis, s'arrêter à la polémique, ce ne serait pas rendre hommage à ce que vivent ces femmes prostituées au quotidien.

Certaines personnes vous reprochent de salir l'image du Maroc à l'international. En tant que cinéaste marocain, avez-vous l'impression que vous avez également une certaine responsabilité, que vous portez une casquette de VRP du royaume?

Ma seule responsabilité, c'est de dire ce que je pense et d'exprimer mon point de vue. Ce film est la concrétisation d'un long travail d'enquête sur le terrain, qui a duré un an et demi, et qui nous a permis de rencontrer une centaine de filles. Nous avons regroupé tout cela, et fabriqué un grand puzzle honnête et sincère.

Après, il y a plusieurs manières d'aimer son pays, et à mon sens, la meilleure manière, ce n'est pas de fermer les yeux. Bien au contraire, il faut montrer les choses, comme le cinéma américain contestataire l'a fait dans les années 1970, ou encore, plus récemment, Spike Lee, avec Malcom X. Cela a permis de forger une conscience sociale, de faire bouger les lignes, j'en suis convaincu. Et pourtant, aux Etats-Unis aussi, ce genre de cinéma ne faisait pas l'unanimité...

On vous reproche également d'avoir fait un film qui nuit au Maroc, avec l'argent du CCM, et par transitivité, du contribuable. Une réaction?

C'est totalement faux, nous n'avons pas reçu un dirham d'aide publique. Nous avons présenté deux fois le projet à la Commission d'aide, qui l'a refusé, pour une raison que j'ignore. Le film est donc financé sur des fonds propres : on a mouillé notre chemise, dans la douleur, avec une foi inébranlable.

Craignez-vous d'être censuré au Maroc?

Non je ne le crains pas. Je serais triste si cela arrivait, mais j'espère que ce ne sera pas le cas. J'espère que la Commission qui accorde le visa d'exploitation fera le bon choix, que les responsables comprendront que ce film est important et qu'il doit être montré au public. Quand on va au cinéma, c'est qu'on a décidé de le faire, on est dans une démarche pro-active, pas comme à la télé ou on "subit" ce qu'on regarde.

Mais je reste conscient que ce n'est pas un film pour tout le monde, que ce n'est pas un film familial, qu'il faut l'interdire au moins de 16 ans ou au moins de 18 ans, ça c'est la Commission qui verra... Globalement, je reste optimiste parce qu'au Maroc, depuis 10 ou 15 ans, les choses bougent, le pays s'ouvre, le pays est cité en exemple par beaucoup de pays arabes, qui considèrent qu'on peut s'y exprimer librement.

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