MAROC
14/05/2015 14h:13 CET | Actualisé 22/05/2017 13h:41 CET

Neila Tazi: "Le Festival Gnaoua d'Essaouira est un remède contre le communautarisme" (INTERVIEW)

Neila Tazi: "Le Festival Gnaoua d'Essaouira est un remède contre le communautarisme" (INTERVIEW)
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Neila Tazi: "Le Festival Gnaoua d'Essaouira est un remède contre le communautarisme" (INTERVIEW)

MUSIQUE – La 18ème édition du Festival Gnaoua et Musiques du Monde vient d’ouvrir ses portes à Essaouira. Pour sa fondatrice, Neila Tazi, l’événement n’est pas qu’une expérience musicale. C’est aussi un laboratoire du "vivre-ensemble", contre le communautarisme et le repli sur soi. Interview.

HuffPost Maroc: Le Festival Gnaoua fête ses 18 ans. Quelles sont les grandes nouveautés de cette année?

Neila Tazi: Le festival d’Essaouira est un événement avec un concept très particulier, puisqu’il s’agit de mettre en scène des fusions musicales. La musique gnaoua est au cœur de la programmation, et nous invitons aussi des artistes internationaux, de musique du monde et de différents courants. Tous les concerts que l’on voit sont donc des concerts inédits. C’est ce qui fait la particularité pour le public mais aussi pour les artistes, qui viennent se prêter à une expérience nouvelle. En même temps, c’est un parti pris artistique, qui comporte une part de risques, mais qui rend les choses plus intéressantes. Il faut toujours prendre des risques dans une programmation. Cette année, il y a une fusion à laquelle prend part un des plus grands maîtres gnaouis du Maroc, Hamid El Kasri. C’est une des vraies révélations du festival, un artiste qui a une immense voix. Il fait le plein à chaque fois! Il sera accompagné d’une autre très grande voix, celle de l’Afghan Humayun Khan.

Certains disent que le Festival d’Essaouira est un peu "l’anti-Marrakech". Qu’en pensez-vous?

C’est vrai que Marrakech est une ville très à la mode, très branchée, très fashion. Un peu "bling-bling". A côté, Essaouira reste une ville assez "bobo", une ville d’artistes, d’intellos et de gens qui sont dans une tendance très libre, décontractée et spontanée. Ce qui prime ici, c’est le contact, la spontanéité, le naturel. On s’intéresse beaucoup à l’autre.

C’est aussi ça qui, selon vous, attire chaque année des milliers de spectateurs étrangers?

Tout à fait. Il y a une ambiance, à la fois de convivialité et de vivre-ensemble. Ce vivre-ensemble dont on parle d’ailleurs beaucoup en ce moment, et qui manque à la planète et aux hommes, pas seulement au Maroc. Parce que l’on vit dans un monde où la montée de l’insécurité et du communautarisme menace cette convivialité. Essaouira, c’est un remède contre cela: c’est le vivre-ensemble que l’on peut toucher du doigt, et qui se passe de manière extrêmement naturelle. C’est lié au passé de cette ville, à son histoire, et aussi à tout cet effort qui est fait pour en faire une ville qui s’ouvre au monde des arts.

Le Festival, c’est donc beaucoup plus que de la musique…

Oui, c’est une vraie philosophie. Nous, ce que l’on veut montrer, c’est l’âme authentique du Maroc. C’est un Maroc accueillant, ouvert, à la fois aux Marocains mais aussi aux autres, qui viennent de l’étranger. Un Maroc sans barrières sociales. Ce qui compte, c’est l’humain: c’est ce que l’autre a à nous dire, à partager, à nous apprendre. Il faut se débarrasser des mauvais réflexes qui nous poussent à nous enfermer derrière des étiquettes et dans des catégories, qu’elles soient sociales, professionnelles, etc.

Avez-vous d’autres projets pour faire rayonner la culture gnaoua et cet esprit dont vous parlez, en dehors du festival?

Nous avons une association créée il y a maintenant six ans, Yerma Gnaoua (qui signfie "en avant gnaoua", en langage bambara). Au bout de quelques années on a en effet compris qu’il était important de travailler à la préservation de ce patrimoine. L’événement, au départ, n’était pas voué à être aussi important que ce qu’il est devenu. Il a été transporté par le public et on a travaillé pour l’enraciner. Mais la mission la plus importante maintenant, c’est de préserver cette tradition musicale et lui garantir un avenir. L’année dernière, on a publié une anthologie qui nous a permis de retranscrire, traduire et enregistrer tous les textes chantés. C’était un pas important. Nous avons aussi déposé une demande auprès de l’UNESCO pour que cela soit inscrit sur le registre du patrimoine immatériel de l’humanité.

Pouvez-vous nous raconter un fait marquant de l’organisation de cette 18ème édition?

Un fait marquant? C’est sans aucun doute le fait que la ville a décidé de s’engager dans le financement du projet. C’est un cap important dans l’enracinement du festival, et dans la volonté de soutenir un projet culturel né au départ avec beaucoup de difficultés. Peu auraient pu prédire que ce festival soit un succès, entre la culture des gnaouas qui est une culture minoritaire, et la ville qui était un peu éloignée, en retrait. Essaouira s’est énormément développée depuis.

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