ALGÉRIE
08/05/2015 08h:34 CET | Actualisé 08/05/2015 16h:10 CET

Yacine, Mandouze, Jeanson et Barrat, témoins de la grande rupture : Novembre 1954 commence en mai 1945

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C’est un adolescent meurtri qui, en ces infernales journées de mai 1945, assiste, impuissant, à la sauvagerie dans toute sa cruauté.

C’est un jeune collégien de 16 ans qui, au sortir de l’année du brevet d’enseignement général, constate, convaincu, que plus rien ne sera comme avant. Qui mieux que Kateb Yacine (1929-1989) pour témoigner – à titre posthume – à l’heure de la commémoration du 70e anniversaire des massacres du 8 mai 1945.

Page parmi les plus sanglantes de l’histoire de l’humanité, la tragédie de mai 1945 n’en finit pas de se remettre en perspective, d’interroger les historiens et de titiller les mémoires blessées. Au gré des avancées historiennes, ce corpus sanglant de l’histoire contemporaine gagne en éclairage et les grilles de lectures se trouvent étoffées.

Mais le matériau reste globalement le même : Mai 1945 résonnera à jamais comme une blessure qu’il sera difficile de panser, une douleur impossible à apaiser.

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L’amnésie a beau faire son œuvre, rien ne fera oublier les douleurs de Sétif, Kherrata, Guelma et d’autres contrées des ‘trois départements’’. Forte de son fonds documentaire – et pour peu qu’on daigne l’interroger --, la Toile se charge de bousculer les amnésiques. Et nous rappeler au souvenir des pogroms et de la rafle à grande échelle via ‘’ L'Homme aux sandales de caoutchouc’’.

En mai 1945, Kateb Yacine n’est pas encore ce journaliste en herbe chargé d’alimenter les colonnes d’Alger-Républicain d’articles sur la misère des siens à l’heure de l’Algérie coloniale. Mais l’adolescent Kateb est suffisamment éclairé, très conscient politiquement pour exprimer une douleur à la vue des agissements de la bête immonde coloniale.

"C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles, expliquera-t-il en 1982 face à la ‘’caméra politique’’ du regretté René Vautier. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme. Je témoigne que la manifestation du 8 mai était pacifique. En organisant une manifestation qui se voulait pacifique, on a été pris par surprise. Les dirigeants n’avaient pas prévu de réactions. Cela s’est terminé par des dizaines de milliers de victimes. À Guelma, ma mère a perdu la mémoire. On voyait des cadavres partout, dans toutes les rues. La répression était aveugle ; c’était un grand massacre"
.

A 16 ans, un âge de tradition propice aux premières lettres d’amour, l’adolescent Kateb Yacine succombe à l’amour de ‘’Nedjma’’. Une belle virtuelle en compagnie de laquelle il bascule dans le nationalisme indépendance et succombe à l’amour d’une nation algérienne en construction et en marche irréversible vers l’émancipation du joug coloniale.

L’amoureux de ‘’Nedjma’’ n’est pas le seul à constater l’heure de la rupture irrémédiable au sortir d’un printemps 1945 qui se trouve être un ‘’hiver colonial’’. Autrement plus connus que Kateb Yacine à cette période, d’autres observateurs tirent une conclusion avec des accents de fracture. Dans l’Algérie coloniale, plus rien ne sera comme avant, tranchent-ils en connaissance de cause.

Premier à souligner, avec force, le degré de la fracture et la perspective imminente d’un soulèvement révolutionnaire : le professeur André Mandouze (1919-2006).

Normalien et latiniste, cet historien ‘’d’outre-siècle’’ comme il se définit dans ses mémoires prend la mesure de la tragédie coloniale en mai 1945. Face aux cris de douleurs qui lui parviennent de Sétif et de Guelma, le professeur va davantage à l’écoute de la tragédie. Pour l’humaniste et l’intellectuel chrétien, les atrocités sont telles qu’il ne plus rester de marbre. Il s’empare de sa plume pour signer un article – devenu référence – pour les besoins d’un numéro spécial de la revue ‘’Esprit’’ commandé par le fondateur Emmanuel Mounier .

Publié en juillet 1947 sous le titre générique de ‘’Prévenons la guerre’’, le numéro spécial octroie à André Mandouze une surface rédactionnelle à la mesure de l’aura du professeur normalien. Le secrétaire de rédaction Jean-Marie Domenach lui accordera 21 pages. Le normalien latiniste ne lésinera pas sur le verbe.

D’entrée et dès le titre, le professeur Mandouze dessine un ‘’8 mai 1945’’ aux contours d’évènement fracture, d’irréparable sanglant qui va changer le cours des choses. ‘’Impossibilités algériennes ou le Mythe des trois départements’’, souligne le professeur dans un constat à l’allure d’un verdict.

Arrivé à Alger en 1948 dans le costume d’enseignant à l’université d’Alger, André Mandouze s’installe à Hydra à une côte de la paroisse de Birmandreis où officiait le ‘’curé révolutionnaire’’ Jean Scotto avant son départ pour la paroisse de Bab El Oued.

Le temps de de se retremper dans l’ambiance algérienne et de constater la quotidienneté de visu, André Mandouze signe un deuxième article dans ‘’Esprit’’ (‘’l’Algérie n’est pas la France’’), puis un troisième en octobre 1948 dans lequel il dénonce le nihilisme du lobby colonial qui sévit en Algérie. Il n’en fallait pas plus pour que le professeur soit accusé et ‘’condamné’’ par le parti colonial pour crime de ‘’lèse-colonisation’’.

Autre observateur à avoir vu dans la tragédie de mai 1945 une fracture annonciatrice du soulèvement : le philosophe et journaliste Francis Jeanson (1922-2009).

A la différence du professeur Mandouze, F. Jeanson s’est rendu en Algérie avant les évènements de Sétif-Guelma-Kherrata. Il y a séjourné à trois reprises entre 1943 et la vieille de déclenchement de la révolution. ‘’J’en ai effectué trois, le tout d’une durée de deux ans’’, me disait-il en octobre 2004 dans une interview pour les besoins d’un numéro spécial du Quotidien d’Oran pour le cinquantenaire du 1er novembre 1954.

La durée des séjours cumulés était suffisamment longue pour convaincre Francis Jeanson que les évènements du 8 mai 1945 ont servi d’accélération à l’histoire de l’Algérie coloniale.

‘’Le premier séjour, en 1943, m’a fait découvrir une Algérie dont j’ignorais les réalités. A ce moment-là, le pays était fortement marqué par le contexte de la seconde guerre mondiale, l’affrontement entre résistants français et vichystes. J’y suis retourné une seconde fois en septembre 1948.

Ce séjour différait du précédent. Il était plus long et plus chargé en activités. Pendant six mois, j’ai partagé l’essentiel de mon périple avec la grande masse des algériens et des nationalistes de tous bords. J’ai voyagé en voiture particulière, en autocar, en wagons à bestiaux et en wagon-lit. Cette variété de moyens de mobilité m’a donné la possibilité d’une multiplicité de regards sur les réalités algériennes.

L’Algérie des lendemains de mai 1945 était à rebours de celle des cartes postales. L’Algérie des années 1948-49 n’avait rien de l’image – constamment véhiculée -- des « trois départements tranquilles ». De visu, la situation semblait fort préoccupante avec son lot de misère, d’inégalités criardes et d’état de non droit. Le statut quo colonial était intenable. Plus que jamais, la volonté d’en découdre, de bousculer l’ordre établi était très forte chez les nationalistes (…) Le sentiment nationaliste prenait de plus en plus corps au sein de la population. La fracture était très perceptible, nourrie par une société à deux vitesses. D’un côté, une population totalement démunie, sans la moindre perspective, survivant au jour le jour. De l’autre, aveuglée par une irrémédiable fuite en avant, la grande colonisation. Un camp foncièrement méprisant, sourd aux appels de réformes’’.

Tout aussi pertinent dans l’analyse, tout aussi perspicace dans l’anticipation, un autre observateur français a prédit un après-mai 1945 chaud pour la France coloniale.

Robert Barrat – c’est de lui qu’il s’agit – a tiré la sonnette d’alarme de l’injustice et condamné le colonialisme. Militant catholique, humaniste et juste dans l’âme à la manière des ‘’gens du Nord’’, Robert Barrat découvre l’Algérie précocement. Il y séjourne dès 1938, un an à peine après sa sortie de l’Ecole normale supérieure.

"L'Algérie, je la découvris pour la première fois en 1938 à travers le prisme déformant qu'avait laissé dans ma mémoire la visite de l'Exposition coloniale de 1933 : un grand jardin exotique encore peuplé d'hommes à demi sauvages que des Français courageux s'employaient à soigner et à civiliser", rappelait-il au début de son livre ‘’Un journaliste au cœur de la guerre d'Algérie’’ (éditions de l’Aube).

Très vite, son regard va changer sous l’effet de la réalité du terrain. Rédacteur –en-chef adjoint de ‘’Témoignage Chrétien’’, il y effectuera d’autres séjours. Sillonnant le ‘’bled’’ à la faveur de reportages, il réalise, preuves à l’appui, que l’Algérie réelle est à rebours de ‘’l’Algérie carte postale’’ vantée par la grande colonisation.

Irrité par un tel mensonge, Robert Barrat pousse un cri de colère : ‘’Qu’étaient devenues les promesses du général De Gaulle à Brazzaville en 1943 à la lueur des gigantesques incendies allumés dans le Constantinois, à Madagascar et au Tonkin ?’’. Cette poussée de colère dans la foulée des événements de l’Est algérien lui fait dire que, dans les ‘’trois départements’’, plus rien ne sera comme avant.

A l’image de Kateb Yacine, d’André Mandouze et de Francis Jeanson, Robert Barrat devait se dire à la fin des années quarante : en Algérie, novembre 1954 a commencé en mai 1945.

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