MAGHREB
08/05/2015 05h:29 CET | Actualisé 08/05/2015 05h:33 CET

Tunisie - Sayida Ounissi: "Libérons-nous des modèles imposés, inventons notre propre réussite"

Uni-T

Cet article fait partie d’une série commémorant les 10 ans de la création du Huffington Post aux États-Unis par Arianna Huffington. Chacune des 13 éditions internationales du HuffPost (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Italie, Espagne, Allemagne, Inde, Japon, Brésil, etc.) a choisi une femme ou un homme qui pourrait compter dans les 10 ans à venir pour lui demander de se retourner sur les dix dernières années mais aussi comment il voit la décennie à venir. La Tunisie a choisi la députée Ennahdha Sayida Ounissi qui a joué pour nous au jeu des questions/réponses.

Femme, jeune, moderne, doctorante en sciences politiques, Sayida Ounissi pourrait représenter le nouveau visage du parti islamiste Ennahdha. A 28 ans, elle est députée au Parlement tunisien et une des figures remarquées du parti.

Après deux années controversées au pouvoir et une relative défaite aux élections législatives de 2014, Ennahdha achève sa transformation, d'un parti d'opposition clandestin à un parti politique moderne.

C'est dans le cadre de cette remise à niveau que Sayida Ounissi, fille d'exilés d'Ennahdha qui préparait son doctorat en sciences politiques à l'université Panthéon-Sorbonne, à Paris, a été propulsée en tête de liste de la circonscription France 1, devant Houcine Jaziri, ancien ministre.

HuffPost Tunsie: Que voulez-vous réaliser à l'échelle personnelle dans les dix prochaines années?

Sayida Ounissi: J’aimerais être en mesure de proposer une nouvelle dynamique dans la relation entre l’Etat, les élus et les citoyens en Tunisie. Comme dans toutes les sociétés, nous avons une tradition de gouvernance politique qui nous est propre. Aujourd’hui, je trouve quelle est l’un des obstacles majeures dans la pratique de la citoyenneté d’un côté et l’une des causes principales du manque de transparence et de responsabilité de l’autre.

Quel était le plus grand défi que vous avez relevé l'année dernière?

Me faire élire et être crédible en tant que parlementaire à mon âge. Etre une jeune femme de 28 ans, c’est pâtir d’un double handicap dans n’importe quelle compétition. A plus forte raison dans une société patriarcale en transition démocratique. J’ai dû prouver que je connaissais suffisamment mes dossiers tout en faisant preuve d’initiative, de conciliation et d’esprit d’équipe. C’était drôle de débarquer dans des cafés-chichas masculins pour débattre avec des Tunisiens complètement désabusés. D’abord vient la surprise, puis le dédain, puis l’intérêt et enfin le débat. Arriver à établir un dialogue et être prise au sérieux était un vrai défi.

Quelle est la personne qui été votre modèle durant votre vie adulte?

Ma mère est la figure qui a le plus façonné ma vision du monde et ma compréhension du rôle des femmes. Elle a toujours veillé à faire de ses enfants des citoyens responsables d’eux mêmes et des autres. A six ans déjà, elle nous traînait derrière elle dans les manifestations contre la dictature tunisienne à Paris, puis les manifestations pro-palestiniennes, celles contre la guerre en Irak, et l’ensemble des activités caritatives destinées aux plus pauvres. Elle a toujours partagé son repas avec ses voisins et donner les meilleurs lits à ses visiteurs. En privilégiant le confort de l’autre et la prise en compte de la sensibilité de ceux qui l’entourent, elle nous a prouvé qu’on pouvait donner de soi sans s’appauvrir financièrement et émotionnellement.

Quel est le sujet que vous aimeriez que les médias couvrent plus ou mieux?

Les sujets positifs et les bonnes nouvelles de toutes sortes et en provenance du monde entier. Il y a ce présupposé selon lequel les news les plus tragiques sont les plus rentables économiquement. Je n’en suis pas tout à fait sûre. Vu le nombre de vues et de partages des vidéos et articles portant un message positif sur les réseaux sociaux, je crois que les lecteurs ont besoin qu’on leur raconte également ce qui va bien.

Quelle est la personne encore en vie que vous admirez le plus?

Zoulaykha Gharbi. Une femme tunisienne, épouse de Mohamed Mouldi Gharbi, ancien prisonnier politique. Elle a été elle-même torturée par les forces de sécurité tunisiennes qui recherchaient son mari. Elle a osé porter plainte contre son tortionnaire des années plus tard, après l’avoir reconnu en France en 2008. Les agressions sexuelles et tortures ont été l’une des armes utilisées par le régime de Ben Ali contre les opposants politiques et leurs familles. Je continue à la trouver merveilleusement courageuse. Je pense souvent à elle quand je suis moi-même dans une situation où je dois dénoncer ou m’élever contre une injustice. Son exemple me donne de la force.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une jeune personne sur ce qu'elle doit décider de faire dans la vie?

A chaque fois que j’en ai l’occasion, je dis aux plus jeunes que moi et à ceux qui appartiennent à ma génération: n’ayons pas peur de sortir des sentiers battus. Ne craignons pas de faire les choses différemment, de prendre le temps qu’il nous faut pour nous réaliser nous-mêmes et surtout libérons-nous des modèles imposés de réussite. Inventons notre propre réussite.

Pour qui avez-vous le plus de gratitude?

Ma famille. Comme toutes les familles, nous avons dû traverser ensemble des épreuves. A chaque fois, cela nous a renforcés et unis. Mes frères et ma soeur sont mes premiers conseillers. Ils veillent à ce que je ne perde pas pied, ni que j’attrape la grosse tête! C’est grâce à ma famille que je peux me consacrer totalement à mon mandat et à ma nouvelle mission. Une famille aimante et drôle permet de relativiser les choses le soir quand on rentre chez soi. Elle permet de dépasser les difficultés du quotidien, les vexations, les échecs et dans mon cas, les critiques et les coups bas.

Comment vous informez-vous?

J’ai plusieurs sources d’information. Les médias traditionnels en ligne, les réseaux sociaux, Twitter notamment. Par contre, je n'achète jamais la presse écrite, seulement des magazines. Enfin, je fabrique aussi ma propre information.

Quelle est la cause ou le problème que vous aimeriez voir se résoudre dans les dix prochaines années?

Dans dix ans, j’aimerais que nous soyons à même de garantir la liberté de circulation pour tous les Tunisiens. La question des migrations ne peut plus être vue seulement via le prisme sécuritaire ou la menace économique. Je crois que si nous travaillons suffisamment pour mettre en avant nos atouts, nous serons en mesure d’y arriver. En réalité, il s’agit de revenir à ce qui a toujours existé, c’est-à-dire la possibilité d’aller et venir entre les différents espaces. J’aimerais que nous sortions de cette idée que les frontières sont infranchissables, à moins de s’élancer à bord d’une barque à l’assaut de l’Europe, avec la mort comme menace constante.

Quelle est la première chose que vous faites quand vous vous réveillez le matin?

Je fais mes ablutions et je prie le Fajr (prière de l'aube). Débuter ainsi la journée me permet de maintenir un équilibre spirituel précieux. C’est un moment de recueillement nécessaire avant un programme quotidien souvent long et rempli de tensions.

Que faites-vous pour déstresser, recharger les batteries et garder l’équilibre?

Je fais du ménage et du jardinage. Je passe mes journées dehors, à l’assemblée, dans des rendez-vous professionnels ou dans des événements publics. Quand on est un homme ou une femme politique, même les moments de socialisation deviennent une partie du travail. Par contre, être chez soi, prendre soin de son intérieur, s’organiser un espace pour se sentir bien, c’est quelque chose qui me permet de faire un break. Prendre soin des fleurs et arroser les arbres du jardin m’apprends la patience et le respect de ce qui nous entoure.

Finissez cette phrase: En 2025, nous serons … ?

En 2025, nous serons capables de considérer qu’une femme mérite le même salaire qu’un homme et que le congé paternité est nécessaire à l’équilibre de nos enfants.

Quelle est la tendance actuelle à laquelle nous pourrions penser dans 10 ans avec étonnement?

Dans dix ans, je pense qu’on trouverait bizarre qu’à une époque, on eût été obligé par la famille et la société de débourser près de 10 000 dinars et/ou de s'endetter pour pouvoir se marier.

Combien d'heures dormez-vous chaque nuit? Quelle importance représente le sommeil pour vous?

Je dors entre 6 et 8 heures par nuit. Le sommeil est très important pour moi. Dans les moments de grandes pressions et de travail intense, je dors peu. Mais je rattrape allègrement dès que j’en ai la possibilité. Malgré la fatigue, je ne me couche jamais tôt, à cause de la vie politique tunisienne. J’ai toujours le sentiment que les grands bouleversements ont lieu la nuit.

Qu'est ce qui a le plus de valeur pour vous?

L’honnêteté intellectuelle. J’essaie toujours de voir les choses dans leur ensemble et d’être la plus rationnelle possible en examinant une question donnée. Je crois par exemple, qu’en politique, on éviterait beaucoup d’erreurs et on gagnerait énormément de temps grâce à l’honnêteté intellectuelle.

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