ALGÉRIE
08/05/2015 15h:09 CET | Actualisé 08/05/2015 15h:09 CET

Répression aveugle et polémique sur le nombre des victimes

Archives

102 morts européens et 1 165 morts algériens : tel est le bilan officiellement dressé par la France au sujet des événements du 8 mai 1945. Côté algérien, on parle, depuis toujours, de 45.000 victimes et cet indicateur figure en bonne place dans les manuels d’histoire.

Chercheur membre de la ‘’nouvelle génération d’historiens de la guerre d’Algérie’’ selon la formule de Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Peyroulou a pu consulter – plus et mieux que d’autres – les archives en relation avec cette page sanglante. A la faveur de ses recherches, il a constaté que les ‘’archives civiles’’ françaises et britanniques dressent un bilan humain variant entre 6 000 et 15 000 morts.

‘’On ne peut connaître les chiffres de morts algériens que pour des localités précises : 200 morts à Oued Marsa, 600 à Kerrata’’, précisait Jean-Pierre Peyroulou en 2005 dans une annotation de présentation du ‘’rapport Tubert sur les événements de mai 1945 dans le Constantinois’’.

Soumis aux dénonciations des partis nationalistes algériennes, des libéraux d’Alger, de la presse catholique et de certaines missions diplomatiques, le gouvernement français avait mis sur pied une ‘’Commission d’enquête officielle’’ le 18 mai 1945. Présidée par le général de gendarmerie Paul Tubert, cette commission devait – entre autres missions – dresser le bilan de la tragédie. Sans fournir d’explication, les autorités françaises avaient suspendu l’activité de la commission ’’sur ordre du gouvernement du général de Gaulle’’.

Avant de s’éclipser, le général Paul Tubert a laissé un rapport. La Ligue française des droits de l’homme l’avait rendu publiquement en avril 2005, quelques jours avant la commémoration du 60e anniversaire des manifestations.

Auteur d’une remarquable thèse de doctorat publiée chez La Découverte (Guelma, 1945 - Une subversion française dans l'Algérie coloniale), Jean-Pierre Peyroulou a lu et relu le rapport Hubert ainsi que d’autres documents d’archives. Et en a tiré des éléments très intéressants parce que très circonstanciés.

A partir du 8 mai, la répression dure près de deux semaines. Détail qui se passe de commentaire au vu de la présentation de l’historien, la répression des manifestations est gérée par le gouvernement du général de Gaulle et par d’autres organes institutionnels en France et en Algérie. Dans les trois départements, c’est le gouverneur général Chataigneau, le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel, les sous-préfets, en particulier André Achiary à Guelma, et le général Martin et le général Duval, commandant la Division territoriale de Constantine qui pilotent la répression.

‘’L’intensité et la durée de la répression ne furent pas proportionnelles au danger qu’encouraient les Européens dans les zones affectées, qu’il ne faut pas pour autant sous-estimer’’, note Jean-Pierre Peyroulou. ‘’Dans des secteurs comme Guelma, la répression mise en marche par les pouvoirs publics et l’armée s’autonomisa.

Le 8 mai y libéra une violence générale entre communautés sur laquelle se greffèrent toute une série de micro-violences personnelles, dans un rapport de force totalement déséquilibré. L’aviation et la marine furent utilisées contre les douars’’.

Le 19 mai, à la demande du ministre de l’intérieur, le général de Gaulle charge le général Tubert de présider la Commission d’enquête. Entre autres objectifs assignés à la Commission Tubert : arrêter la répression. ‘’A partir du 19 mai, explique l’historien, les ordres du général Duval changèrent complètement de nature et la milice de Guelma fut dissoute. Mais, pendant six jours, du 19 au 25 mai, la commission fit du sur-place à Alger.

Officiellement on attendait l’un de ses membres “ retenu ” à Tlemcen. Dans les faits, c’est bien Tubert qui était retenu à Alger. On ne le laissa partir pour Sétif que le 25 mai, quand tout y était terminé. Et, à peine arrivé à Sétif, il fut rappelé à Alger le lendemain, le 26, sur ordre du gouvernement, par le gouverneur général Chataigneau. Si bien qu’il ne put se rendre à Guelma. De retour à Alger, Tubert ne fut pas reçu par Chataigneau... mais par Gazagne, le secrétaire général du Gouvernement général d’Algérie’’.

Le général Tubert n’a pu partir à Guelma. Il n’a pas pu le faire pour deux raisons. Un : le général de Gaulle voulait absolument sauver un représentant de la résistance en Algérie, le maire A. Achiary, l’un des organisateurs de la milice européenne. Deux : parce qu’à Guelma, la répression menée par cette milice officiellement dissoute, continuait toujours dans les faits. Et elle continua jusqu’au 25 juin’’, jour de l’arrivée du ministre dans la ville’’.

Jean-Pierre Peyroulou qualifie le rapport du général Tubert de document émanant d’un ‘’honnête homme’’. Un résistant très ‘’au fait des réalités algériennes, qui sait qu’il a servi d’épouvantail mais qui tient à prendre sa mission au sérieux en attirant notamment l’attention sur les causes profondes de cette crise et le caractère aveugle de la répression’’.

‘’Le rapport fut oublié. Il ne fut pas diffusé. De toute façon, après la révolte de Madagascar, et une fois la guerre d’Indochine commencée, l’épisode du 8 mai 1945 dans la région de Constantine n’intéressait plus personne en France. La France avait, en Algérie, “ la paix pour dix ans ”. Tubert fut nommé maire d’Alger peu après. Et Gazagne a été élu à ce poste en 1948’’.

LIRE AUSSI: 70 ans après les massacres du 8 mai 1945, Alger et Paris loin du traité d'amitié mais des relations au "beau fixe

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.