MAROC
08/05/2015 12h:37 CET | Actualisé 12/05/2015 14h:54 CET

Chafik Chraïbi: "J'aimerais que dans les dix prochaines années, on arrive à légaliser l'avortement pour protéger la vie et la santé de la mère et de l'enfant"

Chafik Chraïbi: "j'aimerais que dans les dix prochaines années, on arrive à légaliser l'avortement pour protéger la vie et la santé de la mère et de l'enfant"
map
Chafik Chraïbi: "j'aimerais que dans les dix prochaines années, on arrive à légaliser l'avortement pour protéger la vie et la santé de la mère et de l'enfant"

Cet article fait partie d’une série commémorant la création il y a 10 ans du Huffington Post aux États-Unis par Arianna Huffington. Chacune des 13 éditions du HuffPost à travers le monde (Etats-Unis, UK, Italie, Espagne, Allemagne,Tunisie, Algérie, Japon, Corée du Sud, Brésil, Inde etc.) a choisi une femme ou un homme qui comptera dans les 10 ans à venir. Le Maroc a choisi le professeur Chafik Chraibi, fondateur de l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC). Il se bat pour la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans certains cas. Le choix des autres éditions internationales est à découvrir dans les jours qui viennent en cliquant ici.

Après avoir dénoncé en décembre 2014, les conditions précaires de l’avortement clandestin dans un reportage de France 2, le professeur Chraibi a été démis de ses fonctions de chef de service de gynécologie obstétrique à la Maternité des Orangers à Rabat par le ministère de la Santé le 27 janvier 2015.

Cet événement relayé par la presse et les réseaux sociaux n’a pas manqué d’alerter la société civile. Le 16 mars, le roi Mohammed VI demande au ministre de la Justice et des libertés, Mustapha Ramid, au ministre des Affaires Islamiques et des Habous, Ahmed Toufiq ainsi qu'à Driss El Yazami, président du Conseil national des droits de l’homme (CNDH), de plancher sur une réforme de la loi sur l'avortement.

Né à Fès en 1956, Chafik Chraibi a fait ses études de médecine à Rabat, avant d’effectuer un stage en chirurgie et obstétrique à Toulouse en France. Après avoir réussi le concours d’internat il intègre le CHU de Rabat en 1984. Il réussit ensuite le concours de maitrise d’assistanat en 1988 et le concours de l’agrégation en 1992.

Il a été décoré par l’Académie française des arts sciences et lettres en 2007 pour avoir mis en place une formule mathématique pour l’appréciation échographique du point foetal, une première africaine. Chafik Chraibi est vice-président de la Société royale marocaine de gynécologie obstétrique, ainsi que président de la Société marocaine des maladies du sein. Enseignant en médecine dans plusieurs pays du bassin méditerranéen, il a dirigé le service de la maternité des Orangers de 2005 à 2015.

HuffPost Maroc: Qu'est ce que vous voulez réaliser à l'échelle personnelle dans les dix prochaines années?

Professeur Chafik Chraibi: Je garde toujours l'espoir de faire aboutir le projet que je mène depuis dix ans. Mon objectif majeur, c’est la légalisation de l’avortement. J’aimerais également ouvrir un centre de PMA (procréation médicalement assistée) pour aider les couples qui n’arrivent pas à concevoir d'enfants. J’aspire aussi à un peu plus de sérénité, de calme et de bonheur, afin de chasser l'angoisse qui m’habite.

Quel était le plus grand défi que vous avez relevé l'année dernière?

Avoir fait prendre conscience à tout le monde de la gravité de la situation concernant les grossesses non désirées au Maroc. C’était un énorme défi.

Qui est la figure qui était votre modèle durant votre vie adulte?

Je ne veux pas être plus royaliste que le roi, mais je trouve que Mohammed VI a fait beaucoup pour le Maroc pendant ces quinze dernières années. Il a eu beaucoup de courage, en tous cas sur la question de la femme et des libertés individuelles. Après dix ans d’appels à travers les journaux et communiqués que j’envoyais au cabinet royal, pour que le roi prenne en charge le dossier concernant la légalisation de l’avortement, il l’a fait. Vu sa position de "Commandeur des croyants", je pense que c’est aussi une preuve de courage de sa part.

Le Maroc a aussi échappé au printemps arabe: le roi a eu l’intelligence d’avoir, sur le champ modifié la Constitution et écouté le peuple. C’est une personnalité pour qui j’ai du respect parce qu’il est avant-gardiste. Il agit avant que cela ne dégénère, dans un sens ou dans un autre.

Quel est le sujet que vous aimeriez que les médias couvrent plus ou mieux?

Il faudrait que les médias s'intéressent véritablement à l’éducation civique des gens, notamment la manière dont ils conduisent, la saleté des villes, le non respect de l’autre, le harcèlement sexuel et verbal.

Où et comment avez-vous dénoncé les conditions de l’avortement au Maroc?

Partout! Par la presse, à la télévision, à la radio, les conférences, les débats. A chaque fois que j’avais la possibilité de dénoncer ça, je le faisais.

Quelle est la personne encore en vie que vous admirez le plus?

J’aurais dit ma mère qui m’a beaucoup marqué, mais elle est décédée. J’ai toujours eu énormément d’admiration pour mon professeur de français au lycée, qui est maintenant très âgé. Il m’a tout appris. Il m’arrive encore de rêver de lui tant il était quelqu’un d’extraordinaire pour moi.

Une autre personne que j’admire réellement, c’est Charles Aznavour. C’est une personnalité qui a fait beaucoup de choses et qui continue à son âge à être présent par ses chansons, par ses poésies, par ses actions pour l’Arménie et pour un certain nombre d’associations humanitaires. C’est un monsieur très discret, on ne sait pas tout ce qu’il fait et ses chansons sont magnifiques.

Quel conseil donneriez-vous à un ou une jeune qui essaye de décider quoi faire de sa vie? (ou quoi faire dans la vie)

Je dis toujours aux jeunes que nous sommes en train de vivre une époque où il n’y a plus de place pour les médiocres. Cela veut dire qu’il faut exceller dans son domaine, il faut être très bon. Surtout s’engager, soit politiquement, soit dans l’humanitaire. Se rendre utile. Je suis très fier et impressionné dans des conférences lorsque je vois des jeunes qui se lèvent et qui parlent très bien. On voit qu’ils ont des idées, qu’ils les expriment. Le conseil que je donne souvent à mes élèves, c’est d’abord d’éviter la médiocrité. Les gens moyens et les médiocres ne peuvent pas réussir dans un monde aujourd’hui mondialisé. On doit absolument pouvoir s’intégrer et avoir une position dans la société.

Quelle est la chose pour laquelle vous avez le plus de gratitude?

J’ai beaucoup de gratitude pour mon métier. La question de l'avortement m’a donné beaucoup de peine mais aussi beaucoup de satisfaction. La gynécologie est un métier très gratifiant, parce que les femmes sont très reconnaissantes envers leur médecin. C’est un métier qui donne du bonheur aux gens, et ils le rendent aussi. C’est vrai que c’est un métier stressant, et lorsque je suis avec mes étudiants en médecine, je leur dis qu'ils ont choisi un métier aussi ingrat que gratifiant. C’est un métier qui implique de grandes responsabilités, on prend beaucoup de risques parce que l’on n'a pas affaire à une seule personne. Quand on fait un accouchement, on a affaire à la mère, au bébé, et aussi à la famille, notamment au mari. Nous n’avons pas le droit à l’erreur.

Comment vous informez-vous?

Je m’informe d’abord essentiellement par l’intermédiaire de la presse électronique, qui joue un rôle très important pour moi: je reçois des alertes sur mon portable, et j'ai téléchargé beaucoup d'applications de journaux. Je m'informe aussi par la radio, surtout les chaînes culturelles. J’écoute les informations toutes les demi-heures quand je suis en voiture. Je reçois aussi les alertes d'une agence de presse dès qu'un article parle de l’avortement. Je lis enfin la presse arabophone qui est LA plus lue au Maroc, essentiellement pour voir le ton des articles concernant la question de l’avortement.

Quelle est la cause ou la problématique que vous aimeriez voir se résoudre dans les dix prochaines années?

Dans les prochains mois, la loi sur l’avortement va changer. Ce que je redoute, c’est que la loi soit revue à minima, c’est-à-dire qu’il n’y ait qu’un petit assouplissement, qui n'autoriserait l'avortement qu'en cas de viol, d’inceste, ou de malformation foetale. Ces situations là ne représentent réellement que 5 à 10% des cas, et la loi actuelle ne couvre déjà que 5% à 10% des cas, quand la vie ou la santé physique sont mises en jeu. Alors qu’allons-nous faire des 80 à 90% restants? C’est pour cela que j’aimerais que dans les dix prochaines années, on arrive à légaliser l’avortement pour protéger la vie et la santé de la mère et de l’enfant. Si ce n’est pas grâce a moi, parce que je ne sais pas si j’ai encore la force de me battre, ce sera grâce à quelqu’un d’autre.

Quelle est la première chose que vous faites quand vous vous réveillez le matin?

Je regarde mon téléphone pour savoir combien de fois il a sonné dans la nuit, parce que je le mets sous silencieux. Je regarde mes e-mails rapidement. Sinon, j’avais une mauvaise habitude qui consistait à sauter du lit et à filer au bureau pour assister à la réunion du staff qui a lieu tous les matins à l’hôpital. Mais depuis que j’ai été démis de mes fonctions, je n’ai plus posé les pieds à cette réunion. Maintenant je prends un peu plus de temps tout en continuant bien entendu à faire mes consultations et à aller au bloc opératoire.

Que faites-vous pour dé-stresser, recharger les batteries et garder l'équilibre?

Je vois mes enfants quand je peux, j'essaie de trouver un équilibre en sortant, en voyant mes amis, en voyageant - même si je voyage souvent pour des conférences. Mais j'ai du mal à trouver une activité dans laquelle je puise une certaine sérénité, une certaine quiétude. J'ai du mal à me ressourcer. Une bonne marche sur la plage me fait du bien ainsi que chanter au karaoké.

Finissez cette phrase: En 2025, nous serons … ?

En 2025, nous serons un pays complètement démocratisé et développé. C’est ce que j’aimerais que l’on soit. Il suffit simplement de le vouloir parce que nous avons des potentialités. J’ai des modèles de pays comme les Pays-Bas. Pour moi, c’est un modèle de liberté et de démocratie extraordinaire.

Combien d'heures dormez-vous chaque nuit? Quelle importance représente le sommeil pour vous?

Je dors bien une nuit sur trois. Tous mes amis me connaissent par mes jours pairs et mes jours impairs. Une nuit je dors bien, et les deux autres nuits je dors très mal. Le sommeil est quelque chose de très important pour moi. J’estime qu’avoir mes 7 heures de sommeil est très important mais malheureusement je ne les ai pas. C'est encore un grand problème pour moi.

Qu'est ce qui a le plus de valeur pour vous?

C’est véritablement l’éducation des enfants. Je pense que c'est la plus grande réussite que l’on puisse avoir. C’est à votre image, et à l'image de tout ce que vous avez fait. Le sens civique, le travail et la transparence sont également des valeurs très importantes pour moi. Je déteste l’hypocrisie, que l’on veuille se donner une image. Je préfère tout dire.

LIRE AUSSI:

Retrouvez les articles du HuffPost Maroc sur notre page Facebook.