ALGÉRIE
08/05/2015 09h:37 CET | Actualisé 08/05/2015 12h:09 CET

Hubert Colin de Verdière le premier officiel français à désigner les massacres du 8 mai 1945 par leur nom

Setif.info

‘’Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, une tragédie inexcusable’’. Tôt au tard, des chercheurs remettront en perspective ces mots prononcés par un officiel dont le pays, la France, a du mal à revisiter son passé algérien et à nommer les choses par leur nom. Tôt au tard, lorsque le temps de l’apaisement mémoriel sonnera, les historiens se saisiront – à froid – du discours du haut représentant de la France en Algérie à l’aube de 2005.

16e ambassadeur de France à s’installer à la chancellerie de Hydra depuis juillet 1962, Hubert Colin de Verdière sera, selon toute, appelé à faire parler de lui au miroir des historiens. De tous les discours de circonstance qu’il avait prononcés durant ces deux passages à Alger dans le costume d’ambassadeur (2000-2002 et 2004-2007), un sera, selon toute vraisemblance, particulièrement prisé par les chercheurs.

Daté du 27 février 2005, ce qui devait être une allocution protocolaire est devenue un matériau d’histoire. Rappel du contexte : l’ambassadeur se trouve à Sétif pour la cérémonie de signature de la "Convention de partenariat entre l’Université de Clermont-Ferrand et l’Université Ferhat Abbas de Sétif."

Hubert Colin de Verdière prononce quelques éléments de langage sur la convention elle-même avant de changer de thème. Profitant de sa présence au campus de Sétif, il tient, tout d’abord, à saluer un homme, figure de proue du mouvement national. ‘’Je ne puis manquer, lors de cette rencontre, d’évoquer la haute personnalité algérienne qui a donné son nom à votre Université, le Président Ferhat Abbas : homme de culture, homme de convictions, très tôt hanté par le sort de son peuple’’.

L’ambassadeur rend hommage au pharmacien de Sétif qui ‘’fut un temps, pour nous, un adversaire’’ et un ‘’adversaire respecté’’. Mais, contre toute attente, le haut représentant de la France en Algérie ramène son auditoire -- étudiants, corps enseignant et officiels – à 60 ans en arrière.

‘’Ferhat Abbas était né et a longtemps vécu à Sétif. Aussi me dois-je d’évoquer également une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt 60 ans : une tragédie inexcusable. Fallait-il, hélas, qu’il y ait sur cette terre un abîme d’incompréhension entre les communautés, pour que se produise cet enchaînement d’un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d’assassinats et de massacres !’’.

Du jamais vu depuis l’indépendance : la répression sanglante du 8 mai 1945 qualifiée de ‘’massacres’’ et de ‘’tragédie inexcusable’’, qui plus est par un ambassadeur parlant au nom du président de la République et du gouvernement français.

Le propos était fort et il n’en fallait pas plus pour que l’allocution diplomatique fasse – via les agences de presse -- le tour du monde.

C’est vrai que le contexte bilatéral plaidait en faveur d’un dégel dans la relation franco-algérienne. Nous sommes au plus fort de l’idylle entre Alger et Paris et le ‘’traité d’amitié’’ cher au duo Chirac-Bouteflika n’est pas encore enterré dans les tiroirs. Il reste que la tonalité de l’intervention de l’ambassadeur – voulue par l’Elysée – dépasse les impératifs du contexte protocolaire.

Salamalecs et formules de politesse compris, le discours de Hubert Colin de Verdière s’étale sur 1.959 mots dont 1021 pour Ferhat Abbas et la ‘’tragédie inexcusable’’ du 8 mai 1945. Autant dire que la signature de la convention de partenariat entre l’Université de Clermont-Ferrand et l’Université de Sétif n’était qu’un prétexte pour revisiter – avec les accents du discours officiel – une page sanglante et peu glorieuse de l’histoire de la France.

Au fur et à mesure de son avancée dans un discours écrit (et lu) de sept pages, le diplomate use d’une sémantique à rebours des éléments de langage convenus.

‘’Le 8 mai 1945 devait être l’occasion de célébrer l’issue tant attendue d’une guerre mondiale, pendant laquelle tant des vôtres avaient donné leur vie pour notre liberté, cette liberté qui devait être celle de tous les algériens. Ce fût hélas un drame. Celui-ci a marqué profondément, nous le savons bien, les algériens qui, dès cette époque, rêvaient de liberté. Ferhat Abbas était de ceux-là. Le jeune Kateb Yacine en était aussi’’.

A la vue des mots consignés dans le discours, tout porte à croire que des historiens français ont été sollicités pour les besoins de sa rédaction.

‘’Ce que je viens de rappeler conduit à m’interroger sur la manière dont se construisent les mémoires dans nos pays et entre nos pays, ajoute l’ambassadeur. Des mémoires longtemps à vif, cicatrices exacerbées par trop d’années de guerre, reposant notamment sur des récits personnels, récits d’identité, récits de souffrance, récits d’exil’’.

En reconnaissant que la répression sanglante du 8 mai 1945 a pris l’allure d’une ‘’tragédie inexcusable’’, l’ambassadeur de France en Algérie a reconnu – sans le dire ouvertement – que le travail d’histoire et de mémoire sur la colonisation et la guerre était loin d’être acquis. ‘’On parle souvent, entre la France et l’Algérie, d’une "mémoire commune", liée à mille faits quotidiens tissés entre les communautés musulmane, juive et chrétienne pendant la période coloniale. "Mémoire commune" certes, de voisinage et parfois d’œuvres collectives ; mais aussi « mémoire non-commune », chargée de ressentiments, d’incompréhensions, d’hostilités.

Il n’y a jamais unicité des mémoires, ni d’explication catégorique ou définitive des grands événements historiques, comme il ne peut y avoir concurrence des victimes, ni négation des malheurs, quels que soient ceux-ci’’.

S’adressant à un public estudiantin né bien après la fin de la guerre d’Algérie – et à travers lui aux jeunes français --, Hubert Colin de Verdière a affirmé que les nouvelles générations des deux côtés de la Méditerranée ‘’n’ont aucune responsabilité dans les affrontements que nous avons connus’’.

Pour autant, ‘’cela ne doit pas conduire à l’oubli ou à la négation de l’Histoire. Mieux vaut se charger lucidement du poids des bruits et des fureurs, des violences des évènements et des acteurs de cette histoire, en évitant si possible les certitudes mal étayées, voire les jugements réciproques. Cette charge est lourde et le travail à mener considérable’’.

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