ALGÉRIE
06/05/2015 06h:36 CET | Actualisé 06/05/2015 06h:39 CET

David Simon, créateur de "The Wire": "La police de Baltimore est devenue une armée d'occupation"

Wikimedia Commons

La maire de Baltimore a mis fin dimanche dernier au couvre-feu imposé la semaine dernière suite aux violentes émeutes qui ont secoué la plus grande ville de l'Etat du Maryland après le décès d'un jeune noir américain.

Freddie Gray, 25 ans, a été arrêté le 12 avril par la police de Baltimore. Il est mort une semaine plus tard suite à des blessures subies à l'arrière d'un camion de police. Six officiers doivent répondre à des accusations pénales dans cette affaire.

Si la brutalité policière aux Etats Unis, surtout contre les jeunes noirs, n'est pas spécifique à Baltimore, David Simon, le créateur de la fameuse série télé "The Wire", livre une image détaillée de la situation qui a abouti à la mort de Freddie Gray.

Dans un long entretien publié le 29 avril par The Marshall Project, un site d'informations qui couvre le système judiciaire pénal américain, il explique les dérives du département de police de Baltimore et les facteurs organisationnels et politiques qui ont fait de lui "une armée d'occupation".

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La guerre contre la drogue a détruit la confiance

"The Wire" (2002-2008), une œuvre de fiction située à Baltimore, raconte le quotidien d'une brigade de police engagée dans la guerre contre le trafic de drogues. La série aborde entre autres les thèmes de corruption et d'incompétence dans la police et la politique de la ville, mais entre la fiction et la réalité, la ligne est ténue.

David Simon explique que la guerre contre la drogue, menée agressivement par Baltimore comme toutes les villes américaines, a transformé les relations entre la police et la communauté noire, particulièrement en matière de confiance.

L'ex-journaliste du The Baltimore Sun estime que "la guerre contre la drogue a détruit la norme de la cause probable (standard selon lequel un policier américain peut fouiller un individu ou procéder à son arrestation). C'est arrivé par étapes. Même quand j'étais un reporter de police, entre les débuts des années 80 et 90, le devoir des officers de police de rappeler les droits fondamentaux des personnes qu'ils contrôlent a été minimisé .

C'était presque un plan mis en place par les autorités locales, ajoute M. Simon, et cela a rendu les communautés pauvres plus vulnérables face aux comportements arbitraires des policiers.

Il donne l'exemple d'une "blague" entre les membres des forces de l'ordre sur l"usage de la norme de la "cause probable" qui consiste à l'invoquer contre tout individu qui regarde un policier deux secondes de plus qu'il n'en faut. "La cause probable était tout ce qu'un policier pensait pouvoir mentir à propos devant un tribunal", indique-t-il.

Mais Baltimore est allée encore plus loin. Le Conseil de la ville a passé une ordonnance déclarant une partie de la ville comme "drug free", sans drogues. Ça signifiait que les habitants qui circuleraient dans le reste de Baltimore sont sujet à des fouilles et des arrestations. "C'était une permission pour la police d'agir de manière vraiment aléatoire et arbitraire et de nettoyer les rues comme bon lui semblait", ajoute David Simon.

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Martin O'Malley

Dans une ville à majorité noire, avec un maire et un commissaire de police noir, un jeune noir meurt à cause de la brutalité policière. Comment entre le facteur de la race dans cette configuration? Les policiers blancs sont beaucoup plus vulnérables s'ils veulent tabasser quelqu'un, mais être brutal est beaucoup moins dangereux pour des officiers noirs.

Les déficiences ont commencé avec la guerre contre la drogue mais ont été consolidées par Martin O'Malley. L'ancien maire de Baltimore entre 1999 et 2007 puis gouverneur du Maryland de 2007 à 2015, explique David Simon, "a détruit le travail de la police sur plusieurs aspects".

"Ce qui est arrivé sous son mandat en tant que maire de Baltimore était qu'il voulait devenir gouverneur. Et à un certain point, et avec le taux élevé de criminalité et ses promesses de le réduire, il n'avait aucune foi en le travail réel de la police", analyse M. Simon.

Parmi les méthodes employées par le département de police de Baltimore sous O'Malley pour "booster les statistiques", les arrestations en masse. Des centaines chaque nuit, des milliers chaque mois.

"Ils avaient des superviseurs de police à la prison de la ville avec des imprimés qui disaient, en gros, qu'un habitant arrêté pouvait rentrer chez lui s'il signe et abandonne son droit de poursuivre la ville pour arrestation arbitraire, ou passer le weekend en prison...des dizaines de milliers ont signé", détaille David Simon.

Cette politique d'arrestations de masse de O'Malley, le probable futur candidat démocrate pour la présidentielle de 2016, a permis aux policiers de se dire: "Maintenant, on peut arrêter n'importe qui, on n'est plus obligé d'enquêter, on n'a qu'à ramasser tout le monde. Tout le monde va en prison".

Pourquoi maintenant?

Si la situation était la même depuis longtemps, pourquoi la mort de Freddie Gray a catalysé les émeutes violentes de la semaine dernière? "Parce que la litanie documentée de la brutalité policière est maintenant accessible à tout le monde", explique David Simon. "Il y a un thème ici qui est rendu évident par la révolution numérique".

"Avant, c'était parole contre parole. Sans des témoins fiables, le policier américain pouvait faire des choses pour vous priver de votre liberté, ou vous tabasser. Des choses qui étaient entre lui, vous, et la rue. Le smartphone avec sa petite caméra numérique est une vraie révolution dans les droits civiques".

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