MAROC
28/04/2015 12h:41 CET | Actualisé 29/04/2015 07h:01 CET

L'islam, la tolérance et le Maroc: Interview avec Combo, le street artiste qui cartonne à Paris

L'islam, la tolérance et le Maroc: Le street artist Combo se livre (INTERVIEW)
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L'islam, la tolérance et le Maroc: Le street artist Combo se livre (INTERVIEW)

STREET ART - Depuis quelques mois, le tag "CoeXisT", formé des symboles des trois religions monothéistes, essaime les murs de la capitale française. Le street artiste Combo, d'origine marocaine et libanaise, s'est surtout fait connaître à Paris. Mais il a également couvert les murs de Tchernobyl, Hong Kong, Beyrouth, Tel Aviv ou Marrakech. Son objectif: prôner la tolérance et le respect des religions par l'art de rue pour atteindre le plus grand nombre, avec toujours une pointe d'humour et d'autodérision.

HuffPost Maroc: Pouvez-vous nous raconter d’où vient Combo?

Combo: Je suis graffeur depuis l’âge de 16 ans. Par la suite, j’ai fait les Beaux-Arts, de la publicité puis du street art. Combo, ça veut dire l’enchaînement, la combinaison, le mélange, le métissage. J’ai toujours été comme ça, j’ai toujours mélangé plein de choses dans ma vie, dans mon parcours, dans mes peintures.

Quel est votre lien avec le Maroc?

Ma mère est d’origine marocaine. Le Maroc, c’est un pays de mélange culturel, de religions et même de langues entre le berbère, l’arabe, le français, l’espagnol... C’est un pays très éclectique qui me correspond bien. Quand j’avais 19 ans, j’ai fait un tour du Maroc. J’ai rencontré d’autres artistes marocains en 2009, on commençait à peine le graffiti dans le pays. Je visitais de temps en temps ma famille et j’ai aussi habité un moment à Casablanca, où j'ai travaillé dans une agence de publicité. Je faisais partie de cette génération de la diaspora marocaine qui ramenait le graffiti au Maroc.

Et vous avez déjà posé votre empreinte dans plusieurs villes du pays…

Oui, pendant mon tour du Maroc j’ai fait pas mal de graffs "combo", surtout à la gare de Marrakech. Il y en a un autre juste à l’entrée du tunnel quand on vient de Casablanca, à la gare de Rabat ville. Il y en a quelques uns à Oujda, et ceux de Casablanca ont dû être effacés depuis, il y en avait place Nevada.

Êtes-vous en contact avec les graffeurs marocains actuels?

Pas beaucoup. Mais j’observe ce qui se passe au Maroc où la scène artistique évolue très rapidement. Beaucoup de choses commencent à se mettre en place dans le domaine du street art, mais n’y a pas encore eu de livre sur cette scène marocaine, donc c’est un peu dur de retracer l’historique. Pourtant, cette scène n’est pas si nouvelle: certains étaient là en 2009, puis sont partis et reviennent, d’autres s’y mettent maintenant, etc.

Avez-vous le projet d’y retourner pour travailler?

Pour l’instant, je n’ai pas vraiment le projet d’y aller. Le problème est double pour les graffeurs au Maroc: premièrement, c’est toujours interdit et passible de prison. Ce n’est pas évident quand on est jeune et qu’on se fait prendre, et j’en connais qui ont été arrêtés. Deuxièmement, le matériel est vraiment bas de gamme par rapport à ce qu’on trouve en Europe, et ça coûte très cher.

J’ai entendu dire qu’un journaliste marocain souhaitait lancer un journal satirique, et aussi que le roi voulait arrêter de poursuivre les Marocains pour lèse-majesté. Ce serait une avancée pour le pays, et une brèche ouverte pour mon travail. Mais si ce n’est pas le cas, je ne pense pas pouvoir travailler au Maroc. Je n’ai pas tellement peur pour moi, mais surtout pour mes proches qui vivent là-bas. Je viendrais peut-être en juin pour donner une workclass à l’Uzine de Casablanca, mais c’est encore en négociation.

Vous prônez la tolérance et la coexistence des religions. Quelles répercussions les attentats de Paris en janvier ont-ils eu sur votre travail?

J’ai toujours tenu à défendre les autres, dans le sens où je trouvais moralement plus facile de défendre des causes qui ne sont pas les miennes: j’ai travaillé sur l’homosexualité, sur le féminisme, etc. Là, les derniers attentats m’ont poussé à travailler sur la problématique de l’islam en France.

Nous sommes dans une période très importante: ce qui se passe en France est grave, on le voit avec les élections et la montée de l’extrême droite, avec les mots qui sont utilisés aussi. Je m’oblige donc à travailler deux fois plus qu’avant car c’est maintenant qu’il y a beaucoup d’efforts à fournir. Heureusement, je suis soutenu et porté. Je suis aussi parti avec SOS Racisme à Tunis après les événements du Bardo. C’est maintenant qu’on doit donner le maximum, parce qu’après, ce sera trop tard.

Votre travail est donc clairement engagé…

Oui, et c’est aussi pour cela que j’étais à Tel Aviv ces derniers jours, avec le personnage musulman que j’ai créé et que j’incarne, Mohammed. Je suis allé faire une blague sur l’Aliyah (le retour des Juifs en Israël, ndlr), en m’adressant aux juifs français installés en Israël, en disant qu’ils nous manquent, que la France est leur pays. Et que même en tant que musulmans, on pense à eux. Cela a été un peu tendu, mais j’ai quand même reçu quelques retours positifs sur mon travail. J’ai aussi créé deux autres personnages, Moshe le juif et Michel le chrétien.

Vous avez reçu beaucoup de soutien, mais connu aussi quelques déboires ces derniers temps (agression, vandalisme…). Votre travail porte-t-il ses fruits?

Le dernier gros collage "CoeXisT" que j’ai fait était à Evry, en banlieue parisienne. J’étais invité par la mairie. On a tout de suite eu un problème pendant la peinture, des jeunes sont venus nous embêter. Mais j’ai expliqué que cela faisait partie de la chose, qu’on faisait ça pour provoquer le dialogue, même si parfois il peut être violent. Le lendemain, il a été taggué mais ce n’est pas grave, il va être repeint. Cela fait partie d’un dialogue à instaurer, d’une lutte à mener constamment. Il ne faut surtout pas rendre les armes. À Paris, les "CoeXisT" ont très vite été arrachés, puis repeints… Parler de religion pose problème aujourd’hui, et en France particulièrement.

Arrivez-vous tout de même à vivre de votre art?

Oui, je peux en vivre largement. Mais j’ai une démarche un peu différente de beaucoup de street artists, c’est-à-dire que je m’oblige parfois à ne pas produire de tableaux et à ne pas les vendre, et à prendre un petit boulot à côté, pour rester dans le réel, et ne pas être "artiste". Pour moi, ce n’est pas un métier. On vit pour l’art, on ne vit pas de l’art. Cela ne m’a pas empêché quand même de le faire pendant deux ans, j’en vivais grassement même. Mais ce n’est pas forcément ce qui m'intéresse.

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