MAROC
14/04/2015 13h:09 CET | Actualisé 14/04/2015 16h:37 CET

Ils sont Marocains... et se sont convertis au christianisme

Shutterstock / gielmichal

RELIGION - "Rjaâti ihoudi...nsrani...âala chouha" (Tu es devenu juif, chrétien...quelle honte), ce sont ces mots qui reviennent à l'emporte-pièce dans la bouche de l'entourage de ceux qui ont choisi une autre religion que l'islam. C'est le cas de Abdou, Badi et Moussa, qui se sont tournés vers le christianisme.

Ils prient en arabe comme certains de leurs compatriotes, sauf que leur livre sacré à eux, c'est la bible, qu'ils connaissent sur le bout de doigts.

Convertis au christianisme après avoir été musulmans pratiquants pendant plus de 20 ans, ils se définissent désormais comme des Marocains chrétiens évangéliques.

Il est 10 heures du matin, un lundi ensoleillé, dans le centre de Casablanca. Fadi, la quarantaine, se dirige vers ce café vide d'une rue très passante de la ville blanche, où il a visiblement ses habitudes. Il monte les escaliers d'un pas déterminé pour arriver à l'étage où deux de ses acolytes l'attendent. Assis sur un canapé, dans un coin discret, ils finissent d'engloutir leur petit déjeuner autour d'un thé à la menthe dans une ambiance joviale. Ils ne semblent pourtant pas tout à fait détendus, et restent à l'affût du moindre va et vient.

Ils parlent de leur expérience personnelle, plus à l'aise que lorsque nous les avions contactés par téléphone. Mais avant que Fadi se lance dans son récit sous l'oeil de son frère Abdou, Moussa tient à préciser une chose: "Sachez avant tout que nous ne sommes pas dans la révolte". C'est noté.

Comment se sont-ils connus? "Allah jamaâana" (Dieu nous a réunis), répond Fadi, en arabe dans le texte.

À chacun son histoire

"J'étais musulman pratiquant jusqu'à mes 18 ans. Un jour, j'écoutais à la radio une émission qui parlait de chrétienté et je me suis senti attiré vers cette religion. Du coup, j'ai commencé une correspondance. "Avec qui", tentons-nous? Le quadragénaire refuse de nous répondre.

Il en dit plus sur sont cheminement: "Après 4/5 ans, j'ai pris ma décision de devenir chrétien. Ça a été l'aboutissement d'un long processus personnel: tout sauf une décision facile", explique-t-il.

Comment sa famille a-t-elle réagi? Son entourage? Fadi a un léger mouvement de recul. À cette époque, dans les années 90, sa famille savait pour sa correspondance mais ne s'imaginait pas qu'elle allait aboutir à quoi que ce soit.

"Selon eux, soit je n'avais pas compris l'islam, soit j'étais motivé par un mariage pour gagner de l'argent avec une étrangère qui m'imposait la conversion, soit par un passeport pour émigrer". Or, j'ai décroché une licence en "charia islamique" avant de me pencher davantage sur la chrétienté, une quête que j'ai prolongée via un master en théologie chrétienne dans un pays du Moyen-Orient (qu'il refuse de citer, ndlr)", raconte-t-il d'un ton ferme.

Si ses parents et ses deux frères ont fini par accepter sa conversion et garder un contact avec lui, ce n'est pas le cas de ses beaux frères. "Les maris de mes soeurs ont menacé de m'assassiner", lâche-t-il au détour d'une phrase, sans vouloir s'y attarder davantage.

Coming out

Son frère, Abdou, un peu plus sur la réserve, commence par admettre après deux gorgées de café que sa conversion est liée à celle de son frère, même s'il s'y est opposé, au départ. "Enfin, pas vraiment", nuance-t-il.

Son premier contact avec la religion chrétienne s'est fait par hasard pour passer le temps, dans la maison de vacances familiale à la campagne où il "mourait d'ennui". Parmi une panoplie de livres religieux, une bible lui est tombée sous la main. C'est son frère qui l'avait laissée, à ce moment-là parti faire ses études au Moyen-Orient.

Plus tard, à son retour, Fadi fait son "coming out". Il le révèle à sa famille, Abdou s'en rappelle: "j'étais toujours musulman à l'époque". L'ambiance à la maison était chaotique, "comme si on était en temps de guerre", dit-il.

Abdou était alors du côté de sa famille, opposé à son frère. "On complotait pour essayer d'obliger Fadi à revenir dans le droit chemin" relate Abdou. En vain. Du coup, j'ai failli sur les recommandations d'un fqih voler à mon propre frère son passeport et le dénoncer aux autorités. Les beaux frères appartenaient à "chabiba islamiya", un mouvement islamiste conservateur, confie-t-il avant de baisser d'un ton. Un client du café vient de monter à l'étage.

"J'ai continué à me poser des questions qui se sont avérées de plus en plus entêtantes au jour le jour", poursuit Abdou. Mais ce n'est qu'en 2003 que le frère cadet a pris sa décision. Il ne la révèlera au grand jour qu'en 2006.

Moussa est, contrairement aux deux frères, francophone. Né à Casablanca, il a grandi en France, en Alsace avant de revenir au bout d'une trentaine d'années vivre dans sa ville natale. Le franco-marocain s'est converti quand il a eu la vingtaine et qu'il était en proie à des questions existentielles. "J'étais de confession musulmane, et dans ma famille en tant que marocain, il m'était tout simplement impossible d'envisager autre chose surtout parce que je vivais à l'étranger", insiste Moussa.

Selon lui, les immigrés ont besoin de garder des liens encore plus forts avec leur culture et leur religion. Moussa avait peur d'être surpris à la maison, la bible à la main. Il commence à s'isoler, se sent traqué, évite son foyer familial... pour lire et se recueillir loin du regard des autres.

C'est une réflexion profonde qui l'a mené à se passionner pour le personnage de Jésus. Un rictus amusé aux lèvres, l'ancien éducateur dit qu'il a vécu "un sale quart d'heure qui a duré une dizaine d'années". Rire jaune général.

La tentation du christ

Question: qu'est-ce qui a poussé nos trois coreligionnaires à se tourner vers le christianisme? Sans renier l'islam, ils se reconnaissent plus dans le christianisme. Jésus, "qui d'ailleurs est reconnu comme un prophète majeur dans l'islam", est leur modèle.

Malgré toutes les divergences de parcours de ces Marocains convertis, une chose les unit: la durée conséquente qui sépare leur conversion du moment où ils l'assument publiquement. Tous ont vécu cette transition, à la fois traversés par un sentiment de libération mais aussi de souffrance lors de la confrontation fatidique avec les leurs. Par ailleurs, si rien dans le code pénal ne punit les convertis marocains, les risques d'être accusés de prosélytisme pour eux ne sont pas négligeables.

Fadi, Abdou et Moussa revendiquent tous un peu comme un leitmotiv leur amour et leur attachement au Maroc, à l'autorité. Les trois camarades espèrent qu'un jour leurs enfants ou petits-enfants seront reconnus aux yeux de la société et de la loi comme des Marocains issus de famille chrétienne. Une minorité, à l'image de la communauté juive marocaine. "Ce n'est pas pour rien que notre roi s'appelle amir lmouminine et pas lmouslimine..." (le commandeur des croyants et pas le commandeur des musulmans), lance Fadi avant de jeter un coup d'oeil furtif autour de lui et de prier les mains jointes en silence.

Une minorité invisible

Aujourd’hui, on ne dispose d’aucune donnée chiffrée sur le nombre de Marocains convertis au christianisme. Selon les estimations de Fadi, qui anime la page Facebook intitulée "Marocains chrétiens", ils seraient environ une dizaine de milliers. Un chiffre proche des statistiques du rapport 2013 sur la liberté de croyance dans le monde, réalisé par le Département d'Etat américain, qui estime à 8.000 le nombre de chrétiens au Maroc.

Côté législation, le prosélytisme est passible de prison: "Est puni d'un emprisonnement de 6 mois à 3 ans et d'une amende de 100 à 500 dirhams, quiconque emploie des moyens de séduction dans le but d'ébranler la foi d'un musulman ou de le convertir à une autre religion, soit en exploitant sa faiblesse ou ses besoins, soit en utilisant à ces fins des établissements d'enseignement, de santé, des asiles ou des orphelinats. En cas de condamnation, la fermeture de l'établissement qui a servi à commettre le délit peut être ordonnée, soit définitivement, soit pour une durée qui ne peut excéder 3 ans".

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