ALGÉRIE
03/04/2015 09h:42 CET | Actualisé 03/04/2015 10h:26 CET

Le dernier album de Souad Massi chante des lumières arabes cachées par un printemps en plein crash

souad massi

Coup de cœur de Youssef Zerarka pour le dernier album de Souad Massi, une fille de Bab El Oued. Mais il n'y a pas que le parti pris pour Bent El Houma, le choix de la chanteuse de revisiter des grands textes arabes, ceux qui font durablement les lumières d'une culture que certains veulent "daechiser" ne pouvait que susciter l'intérêt des mélomanes et des amateurs de poésie. Et quand cette visite croise une actualité déprimante d'un "printemps arabe" en plein crash, l'intérêt n'en est que plus grand.

‘’Houmisme’’ et esprit de quartier obligent, il m’est impossible de ne pas vanter une fille de Bab El Oued. Surtout lorsque que cette ‘’bent el houma’’ est une icône lumineuse du paysage artistique dont la voix porte de plus en plus loin.

Souad Massi – c’est d’elle qu’il s’agit – fait l’évènement à l’aube du printemps 2015. Et signe un nouvel album, le quatrième de sa féconde et printanière carrière artistique.

‘’El Mutakallimun’’ -- titre générique de l’album – sort lundi 8 avril en France et sera célébré, le lendemain, par un concert à La Cigale (Paris). En 2001, Souad Massi avait endossé le costume du ‘’Raoui’’ (‘’Le Conteur’’) pour les besoins d’un premier album salué par la critique (2001).

En 2006, la fille de Bab El Oued récidivait par un troisième album -- ‘’Mesk Elil’’ – parfumé à l’arôme cher aux soirées heureuses, printanières et conviviales.

Forte d’une sensibilité musicale nourrie à l’épreuve de son vécu sociétal et culturel, la jeune artiste est allée de succès en succès. Loin de se laisser entraîner dans les pièges de la médiatisation excessive, Souad Massi a trouvé le bon rythme pour faire cheminer son parcours. Joliment et avec le tempo des succès.

Trois albums et une multitude de concerts/tournées plus tard, elle crédite sa discographie d’une œuvre qui résonne en écho à l’actualité internationale.

Au cœur de l'actualité

Énième épisode d’un feuilleton arabe au synopsis de crise, les intrigantes et hypothétiques ‘’révolutions arabes’’ ont plongé le monde arabe dans les désordres. Censées installer les cieux arabes dans un ‘’printemps durable’’, les ‘’thawarat al arabiya’’ ont suscité plus de tourments qu’elles n’ont apporté de ‘’mafatih’’ (clés) à la crise.

Le décor chaotique en témoigne. La Libye est devenue une armurerie doublée d’une poudrière à ciel ouvert. La Syrie s’est ‘’daeshisée’’ à une vitesse ténébreuse. La Mésopotamie et Babylone assistent, impuissantes, à la destruction de bijoux de famille millénaires sous les yeux d’un Occident qui, versant des larmes de crocodiles, se rappelle – enfin – que la civilisation et les Lumières ont planté leurs décors sur les rives du Tigre et de l’Euphrate.

Rarement une œuvre discographique signée par un artiste du Sud n’a été au cœur de l’actualité comme celle de Souad Massi. En composant ‘’El Mutakallimun’’, la ‘’bent Bab El Oued’’ s’engouffre dans le débat international. Et bouscule la grille de lecture à l’œuvre depuis janvier 2011.

album souad massi

Les désordres du monde arabe produisent leurs dommages collatéraux et l’islamophobie rampante met dans le même sac islam et islamisme, musulmans et intégristes. Au risque d’oublier les ‘’lumières’’ abassides et les espérances andalouses pour ne retenir que ténèbres et descentes aux enfers.

Eric Zemmour, Michel Michel Houellebecq et autres Bernard-Henri Lévy étant passés par là, le ‘’glissement’’ intellectuel et médiatique a été tel qu’un pan fécond des ‘’Lumières’’ de l’humanité a été mis au pilori.

Nous ne sommes pas des barbares

Trop c’est trop ! Il n’en fallait pas plus pour pousser Souadi Massi – une ‘’artiste-citoyenne du monde’’ au cœur gros comme ça – pour pousser un cri de cœur. Sous forme de démenti chantant.

Dix chansons dédiées à des figures emblématiques de la littérature arabe à travers les périodes : al-Mutanabbī (915-965), le Libanais Elia Abu Madi (1889-1957), Abou El Kacem El Chabi (1909-1934), le poète engagé irakien Ahmed Matar (1954), etc…

Avant de se soumettre, à partir d’aujourd’hui et jusqu’au concert de la Cigale, à l’exercice de la ‘’promotion presse’’ de son album, Souad Massi a déjà annoncé la couleur et le ton de ‘’El Mutakallimun’’. C’était voici une quinzaine de jours à la faveur d’un entretien au journal en ligne middleeasteye.net (Un Œil sur le Proche-Orient).

En rendant hommage à ‘’El Mutakallimun’’, Souad Massi envoie un message musical lourd de sens, un tacle appuyé contre ceux qui veulent ‘’daeshiser’’ tous les Arabes et tous les Musulmans.

‘’J’avais tout simplement envie d’inviter les gens à découvrir la beauté de la culture arabe. Nous ne sommes pas des barbares, des gens sans civilisation. Le monde arabo-musulman a produit des merveilles en sciences, philosophie, mathématiques, médecine, poésie, et tout cela semble oublié’’.

Berbère et fière de l’être, ‘’bent Bab El Oued’’ affirme appartenir à cet héritage. ‘’J’ai été éduquée dans une culture arabe que j’aime. J’ai grandis au sein d’une famille où on écoutait de la musique arabo-andalouse, du Chaabi, de la musique berbère. J’en ai parfois assez d’être amalgamée à des gens qui n’ont rien à voir avec cette culture arabe’’. Actualité médiatique ambiante, Souad Massi estime que l’Occident tourne le dos à l’héritage du monde arabo-musulman.

‘’J’ai parfois l’impression que l’Europe ne veut pas mettre en avant cette richesse culturelle, ces scientifiques (…) Je vois que les jeunes élèves étudient les mathématiques, les algorithmes, et ne savent pas que les savants arabes ont développé ces sciences, que le Qanun [Canon] d’Ibn Sina [Avicenne], a révolutionné la médecine, que l’astronomie arabe a développé des instruments qui ont par la suite permis de cartographier le monde et de découvrir d’autres terres’’.

Connais-tu Ibn Firnas?

Pourquoi ne parle-t-on pas de cela plus souvent, s’irrite Souad Massi. Et l’artiste algérienne d’en vouloir aussi aux siens, qu’ils habitent le Sud ou résident en Europe.

‘’C’est aussi à nous de faire en sorte que nos enfants, surtout quand nous n’habitons pas notre pays d’origine, apprennent leur histoire et celle de leur pays. Les jeunes Arabes sont confrontés parfois à des crises d’identité ; ainsi en France, où je vis, ils n’ont parfois le choix qu’entre une négation de leur culture ou au contraire une religion fantasmée. J’ai eu aussi envie de leur dire : ’’regarde tes ancêtres, connais-tu Ibn Firnas qui fut le premier homme à voler et qui venait de l’Andalousie musulmane? Lis Ibn Rochd [Averroès], sans qui l’Europe n’aurait pas redécouvert Aristote et les philosophes grecs et n’aurait pas ainsi connu la Renaissance’’.

Au soir des chutes des régimes de Ben Ali, Gueddafi, Moubarak, Souad Massi était ‘’vraiment contente’’, contente de voir des peuples longtemps tétanisés par la peur se rebeller pour ‘’dégager tous ces dinosaures’’. Mais, ‘’avec le recul’’, elle a été plus circonspecte.

A la lumière des évolutions sur le terrain, ‘’j’ai été plus dubitative. J’ai eu l’impression que certains mouvements n’étaient pas si spontanés que cela ou alors ont été récupérés par la suite, et cela me désole’’.

Un autre printemps

Spontanément, Souad Massi est arrivée à la conviction qu’il y avait un autre printemps arabe à célébrer et à mettre sous les feux de la rampe. Un printemps fécond et digne de ce nom celui-là.

‘’El Mutakallimun croyaient au pouvoir des mots, rappelle-t-elle en faisant valoir la pertinence thématique de son album. ’El Mutakallimun donnaient dans l’Andalousie arabo-musulmane de véritables leçons publiques où ils tentaient de réconcilier la raison avec la foi. Surtout, ils célébraient la liberté humaine’’.

En tant qu’album, ‘’El Mutakallimun’’ se veut une succession de temps forts et un hommage appuyé à une page arabo-musulmane libre et dynamique. Temps fort parmi d’autres qui sert de trame à l’album : EL HOURIYA, un hymne à la liberté. Le texte est l’œuvre d’Ahmed Matar, un poète irakien engagé qui ne laisse pas Souad Massi insensible.

‘’J’aime bien les mots d’Ahmad Matar’’, avoue la fille de Bab El Oued. Dans ces échanges avec les médias, Souad aime souligner à grand trait ce propos qui se lit sur la langue du poète irakien tel un leitmotiv : "La poésie n'est pas un régime arabe qui sombre avec la mort du chef. Et ce n'est pas une alternative à l'action. C'est une forme d'art dont la mission est de perturber, d'exposer, et de témoigner de la réalité, qui aspire au-delà du présent. La poésie vient avant l'action... Alors la poésie se rattrape. La poésie éclaire le chemin, et guide nos actions ’’.

EL HOURIYA (La liberté, traduction de Moustapha Kharmoudi)

Notre maitre nous a entretenus

De quelque chose qu’on nomme liberté́

Je l’ai prié́ avec douceur

De nous parler en langue arabe

S’agit-il d’une notion grecque

D’une époque bien révolue

Ou de ces choses qu’on importe

Ou d’une fabrication nationale

Et le maitre de répondre

Tristement les larmes aux yeux

Ils vont ont même fait oublier

Votre histoire et vos valeurs

C’est désolant de voir des jeunes

Ne rien comprendre à la liberté́

Et qui n’ont ni épée ni plume

Ni idée ni identité́

Pourtant jamais tyran ne hissera la tête

Tant que le peuple résistera

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