MAROC
19/03/2015 15h:57 CET | Actualisé 19/03/2015 16h:08 CET

A la marge, l'exposition photo de Nabil Ayouch à la Galerie 38

EXPOSITION - Nabil Ayouch présente du 19 mars au 19 avril à la Galerie 38, son exposition photos intitulée "A la marge". Les clichés du cinéaste ont déjà pu être admirés au Musée du Louvre en 2014. L’occasion de revenir sur son parcours d’artiste.

HuffPost Maroc: Vous mettez en scène les Marocains défavorisés, des bidonvillois ou des prostituées dans votre prochain film… Pourquoi cette attirance, aussi bien via le cinéma que la photo, pour les marginaux?

Nabil Ayouch: C’est sûrement parce que j’ai grandi en banlieue parisienne à Sarcelles, dans une ville un peu à la marge, loin des "lumières" de Paris. Cette sensation de sclérose et d’enfermement était assez palpable. J'ai retrouvé ces mêmes stigmates de mon enfance quand je me suis installé au Maroc en 1999. J'ai commencé à arpenter la périphérie, parce que j’avais la sensation que quelque chose m’échappait. Et j’y ai rencontré des gens qui m’ont interpellé.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est qu’on ne les écoutait pas et qu’on ne leur donnait pas la parole. Il y a une absence de mixité sociale dans la société marocaine à laquelle je n’avais pas été habitué quand je vivais en Europe. Ces gens sont la majorité, ils sont autour de nous, on se croise, mais on ne se rencontre pas. J’avais la sensation d’une société qui avance à deux vitesses. Ces gens-là, que vous appelez les marginaux, et vous avez raison, n’ont pas la parole mais ils construisent le Maroc, chacun à leur manière, que ce soit les enfants des rues, les prostituées, ces jeunes des quartiers défavorisés et des bidonvilles.

Quelle est l’origine de ce travail photographique?

C’est une prolongation assez naturelle de mon travail de cinéaste. J’ai toujours aimé la photo et cherché d’autres voies d’expression. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter une histoire : il y a plusieurs façons de le faire, et je le fais depuis plus de 20 ans à travers les films.

Je voulais que chacune de mes photos raconte à sa manière une autre histoire et pour cela, j’ai décidé de choisir une temporalité, celle du ramadan à cette heure un peu particulière qui précède et qui suit le ftour. Durant ces instants, beaucoup de tensions se cristallisent, notamment sur les traits du visage. Je voulais capter cette attente et l'impression de délivrance, juste après la rupture du jeûne.

Entre l’attente et la délivrance, avez-vous réussi à capter des émotions différentes?

Oui, j’ai réussi à capter des sensations différentes. Je me suis laissé guider dans des lieux que, pour certains, j’avais déjà arpentés lors de mes tournages, que ce soit pour "Ali Zaoua" ou "Les chevaux de Dieu". J’ai laissé mon regard divaguer de manière très intuitive en prenant le temps de la rencontre, parce que c’est ce que j’aime le plus dans ce métier, que ce soit au cinéma ou à travers d’autres formes d’expression artistique.

J’ai parlé avec ces gens, j’ai essayé de savoir ce qui les hantait, ce qui les faisait se mouvoir. J’aime écouter avant de déclencher mon appareil photo. Ce qu’ils ont à m’offrir est très différent d’une personne à une autre, d’un moment à l’autre.

Quel message voulez-vous faire passer ?

Je ne fais pas de films et de photos pour faire passer des messages mais surtout pour montrer. Montrer, c’est dire une réalité qu’on ne voit pas ou que l’on n’a pas envie de voir. Elle n’est pas forcément malheureuse et négative, elle peut être même plutôt réjouissante, parce que ces marginaux ne sont pas des gens plus ou moins heureux que nous. Ce sont juste des gens qui vivent à part, dans un autre monde voire une autre planète. Je veux qu’on les voit, qu’on écoute ce qu’ils ont à exprimer.

Ensuite, je travaille l’esthétique parce qu’elle fait partie du mode d’expression même. Je fais attention au cadrage, à la lumière, je passe parfois plusieurs heures pour prendre une photo, ou j’en prends plusieurs pour n’en sélectionner qu’une. Je reviens sans cesse sur la photo, pour la retravailler. C’est un travail presque obsessif.

Le travail de photographe se rapproche-t-il du travail de cinéaste?

C’est une prolongation du travail de cinéaste, une voie d’expression connexe. Même si la finalité est de capter un regard, une émotion, une situation à travers un objectif. Le concept de l’attente, qui a guidé cette série de photos, peut être assez rapidement ennuyeux au cinéma. Filmer l’attente, c’est presque filmer l’ennui ou le déclencher. En photo, je trouve que ce que l’on a à offrir au regard du spectateur est un rapport complètement différent à l’œuvre. Car c’est lui qui va décider du temps qu’il va passer devant l’œuvre.

Au cinéma, on est prisonnier, on est dans une salle et d’une certaine manière on subit. En photo non, on passe par une galerie d’art ou un musée, on se pose devant et on décide quand ça commence et quand ça se termine. L’attente trouve ainsi un écho complètement différent. La photo donne une forme d’intimité choisie.

Pourquoi passer du cinéma à la photo et faire donc le chemin inverse de beaucoup de cinéastes?

Je ne sais pas s’il y a vraiment de chemin, chacun a des parcours un peu atypiques dans ce métier. J’ai tout simplement envie de ne pas me laisser enfermer dans un mode d’expression. Le cinéma, c’est toujours des films lourds à monter, qui prennent du temps à financer. La photo c’est un moment, une décision et une fois mise en œuvre, c’est jouissif de savoir que vous allez pouvoir raconter votre histoire sans avoir 30 personnes derrière vous pendant deux mois. J’ai besoin de fenêtres de respiration qui prennent la forme d’autres voies d’expression plus légères.

Vous avez pris les photos en 2013, pourquoi avoir attendu deux ans avant de les exposer au Maroc?

Au départ je n’ai pas pris ces photos dans l’idée qu’elles allaient faire l’objet d’une exposition. Je les ai prises et elles sont restées longtemps dans un tiroir. Je ne savais pas trop si ce que j’avais fait avait une quelconque valeur, si ces photos avaient une utilité artistique ou sociale. Un jour, je les ai montrées à une galeriste spécialisée dans la photo, qui m’a dit qu’il fallait les montrer. Le Musée du Louvre m’a contacté, et ils m’ont donné carte blanche durant 3 jours. Cette année, la galerie 38 à Casablanca m’a proposé de les exposer.

Vous essayez de saisir des instantanés de la vie, quelles sont les mutations que vous percevez au Maroc?

Il y a quand même des choses qui évoluent plutôt bien au Maroc. Depuis 10-15 ans, je pense qu’il y a une vraie prise de conscience de ce fossé entre les catégories sociales, beaucoup d’actions sont faites dans un but de rapprochement, que ce soit par l’Etat ou la société civile. La parole s’est énormément libérée depuis 1999. Je me rappelle, à l’époque de mon premier film, "Mektoub", la censure était omniprésente. Aujourd’hui, elle s’exprime encore mais de manière parcimonieuse, les médias sociaux y sont pour beaucoup évidemment.

Beaucoup de mouvements artistiques sont nés en 15 ans. Le Maroc d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le Maroc d’il y a 15 ans; il vit, vibre, s’exprime dans des festivals. Avant, cette jeunesse était presque confinée. Mais on vit une période un peu bizarre, notamment depuis le 11 septembre, qui a été le point de départ d’une redéfinition des cartes géopolitiques, presque réinventées par ces mouvements terroristes.

On a la sensation que les repères restent difficiles à percevoir et à définir. Pour la jeunesse marocaine, dont le socle éducatif est très fragile, c’est extrêmement facile de se laisser influencer par certains discours. On est à la fois dans une période où le pays est en train de s’ouvrir et en même temps il faut être prudent et avoir une réplique sécuritaire très forte. C’est quelque chose qui nous dépasse et qui dépasse la planète entière.

Galerie photo"A la marge", l'expo photo par Nabil Ayouch Voyez les images

Retrouvez les articles du HuffPost Maroc sur notre page Facebook.